Sur les pas de la rumba congolaise

Et si on commençait cette année 2023 sur une note positive ?

Je vous propose de revenir sur les pas de la rumba congolaise ! Ce genre musical né dans les années 1930 a su conquérir le monde grâce à sa richesse, sa modernité et ses talents. Au-delà de ses qualités purement artistiques (que vous pourrez admirer par vous-même en écoutant la playlist en fin d’article), je suis fascinée par l’histoire d’unité et de résistance que porte cette musique. Unité car elle témoigne des liens unissant les îles des Caraïbes et l’Afrique mais aussi les deux Congo ; résistance car elle a survécu à l’horreur de l’esclavage et a accompagné les indépendances politiques de nombreux pays africains.

Là où tout a commencé

La rumba congolaise est l’héritière de la nkumba, danse et musique originaire du royaume du Kongo (un des royaumes précoloniaux du bassin du Congo). La nkumba se danse nombril contre nombril, d’où son nom qui signifie « nombril » en langue kikongo. Le nombril étant le canal par lequel se transmet la vie de la mère à l’enfant dans la conscience collective kongo, cette danse comporte une forte dimension spirituelle selon Jean Félix Yékoka. Elle était pratiquée lors d’événements de réjouissances.

Quand la nkumba rencontre Cuba

La traite négrière transatlantique qui débute au 16ème siècle bouleverse le destin de la nkumba. Plus de 12 millions d’Africaines et d’Africains sont déportés vers le continent américain, emportant avec eux leur culture et notamment leur musique. C’est ainsi qu’à Cuba la nkumba des Kongos esclavagisés se transforme au contact d’autres ethnies venues d’Afrique (parmi lesquelles les Yoruba, les Abakua, les Araras) et incorpore des éléments hispaniques.

Sous l’influence de la langue espagnole, la nkumba devient alors la rumba. Un nouveau genre musical émerge donc à Cuba, entre la fin du 18ème siècle et le début du 19ème siècle. Elle se décline en trois variantes : le guaguanco, le yambu, la columbia. D’après l’ethnologue cubain Miguel Barnet, la rumba cubaine est « une forme de célébration de la vie, créée durant la période de l’esclavage dans les plantations sucrières, dans les quartiers, les ports et les lignes de chemin de fer […]. Quel que soit le lieu où les esclaves ont travaillé, ils avaient besoin de créer des chants spirituels, liturgiques pour leur salut et pour se soigner ».

Comparsa, Oscar Garcia Rivera (1940)

Malheureusement en raison de ses racines africaines et populaires, la rumba cubaine a été longtemps stigmatisée, ignorée et réprimée. Elle est interdite au cours des années 1930 et 1940 parce qu’elle est soupçonnée par les autorités locales d’être un mouvement subversif des « Kongo ».

Progressivement, la rumba cubaine parvient tout de même à connaitre un succès retentissant, en particulier aux Etats-Unis et en Europe. Par exemple, en 1932 elle est présentée à l’exposition internationale de Chicago ; puis en 1947 elle est officiellement codifiée lors d’un rassemblement international des professeurs de danse à Milan.

L’heure des retrouvailles dans les deux Congo

C’est dans les années 1930, alors qu’elle est mondialement connue, que la rumba cubaine traverse l’Atlantique et arrive aux oreilles des Congolais et des Congolaises. Ce retour n’aurait pas été possible sans les 78 tours GV, une série de disques majoritairement cubains réédités par le label américain Gramophone Victor. En pleine expansion des échanges maritimes, des marins caribéens et surtout cubains apportent ces disques dans de nombreux ports africains, dont celui de Boma au Congo belge et les diffusent auprès des locaux. Dans les grandes villes congolaises, des évolués (Congolais ayant eu l’accès à l’éducation et/ou occupant des postes qualifiés) et des commerçants européens achètent également ces disques et en font profiter tout leur quartier.

Les sons cubains séduisent immédiatement. Certains grands classiques dont ceux de Trio Matamoros, d’Orquesta Aragon, de Sexteto Habanero, de Beny Moré, de Celia Cruz ou encore d’Abelardo Barroso sont repris dans un espagnol approximatif.

Des commerçants européens saisissent cette opportunité pour ouvrir leur studio d’enregistrement et promouvoir des artistes congolais. C’est le cas des frères grecs Jéronimidis qui fondent le label Ngoma en 1948 et qui seront suivis par d’autres commerçants grecs installés dans la colonie belge. Le terreau est donc fertile pour l’avènement d’un nouveau genre musical hybride : la rumba congolaise. Ses précurseurs sont Paul Kamba (du Congo français/République du Congo actuelle) et Antoine Wendo Kolosoy (du Congo belge/République démocratique du Congo actuelle).

En 1948, Antoine Wendo Kolosoy enregistre au studio Ngoma le premier tube de rumba congolaise Marie-Louise, dont on sent vivement l’empreinte cubaine.

La rumba congolaise prend son envol

Si elle s’inspire des rythmes cubains, la rumba congolaise qui éclot dans les années 1930 sur les deux rives du fleuve Congo ne tarde pas à affirmer sa singularité. L’espagnol laisse la place au lingala (langue bantoue parlée principalement en République démocratique du Congo et en République du Congo) et d’autres langues locales.

Des groupes de musique se font et se défont ; ils contribuent à la diversité et à la modernité de ce nouveau style musical. L’African Jazz fondé en 1953 par Joseph Kabasele alias Grand Kallé est l’un des premiers groupes à se démarquer en introduisant la guitare électrique et la trompette à la rumba congolaise. Deux autres groupes se distinguent dans les années 1960 et deviennent des véritables pépinières de talents : l’OK Jazz (créé par le légendaire Luambo Makiadi alias Franco) et les Bantous de la capitale.

Bien que la rumba congolaise soit un genre fortement masculin, des chanteuses telles qu’Abeti Masikini, Mbilia Bel, M’Pongo Love, Tshala Muana s’imposent et rayonnent à travers le monde.

Sur un air d’indépendance

La rumba congolaise atteint son apogée dans les années 1960 et ce n’est pas un hasard. En effet, en 1960  s’ouvre à Bruxelles la « Table ronde », des négociations entre le colonisateur belge et les leaders indépendantistes congolais en vue de l’indépendance du pays. Ces derniers viennent accompagnés de l’orchestre phare de l’époque, l’African Jazz. Le leader du groupe Grand Kallé compose la chanson Indépendance Cha Cha qui reste jusqu’à aujourd’hui marquée dans les esprits.

C’est par cette chanson que de nombreux Congolais et Congolaises apprennent l’indépendance du pays et la célèbrent. D’autres pays d’Afrique noire en soif de liberté adoptent cette chanson et en font le premier tube panafricain de l’histoire.

A chaque génération, ses nouveautés

La rumba congolaise n’a cessé de se renouveler au fil du temps : nouveaux rythmes, nouveaux instruments, nouveaux pas de danse, nouvelles influences (du jazz au makossa, en passant par la pop, le funk et la soul).

Comment ne pas citer Tabu Ley Rochereau, premier musicien africain à se produire à l’Olympia de Paris en 1970 ? S’inspirant des groupes de pop et de R&B, il révolutionne la rumba classique en introduisant la batterie. Il s’illustre sur scène en créant le show avec sa troupe de danseurs et des danseuses surnommées « les Rocherettes ».

Dans les années 1970-80, le groupe Zaïko Langa Langa (dont Papa Wemba est l’un des fondateurs) domine la scène musicale en popularisant le cavacha, un rythme rapide de batterie, imitant le bruit d’un train en mouvement.

D’autres genres dérivés de la rumba voient également le jour, tels que le soukous et le ndombolo. Ils donnent un nouvel élan à la musique congolaise ; le ndombolo par exemple est de nos jours très populaire auprès de la jeune génération.

En somme, grâce à cette créativité sans limite, la rumba congolaise continue de briller encore aujourd’hui avec des grands noms comme Koffi Olomidé, Fally Ipupa, Ferre Gola, Heritier Wata, Fabregas.

Et enfin la reconnaissance internationale

Après la rumba cubaine en 2016, c’est au tour de la rumba congolaise d’être inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco en 2021. Cette reconnaissance consacre l’importance de cet art dans l’identité congolaise.

Pour finir, il a été très frustrant pour moi de ne pas pouvoir vous énumérer tous les classiques et toutes les légendes de la rumba congolaise. Pour me rattraper, je vous ai trouvé deux playlists. Enjoy !


Sources :

2 réponses à “Sur les pas de la rumba congolaise”

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