Si vous êtes une personne noire, cette phrase vous est sûrement familière. Pour ma part, c’est une idée qu’on m’a souvent fait ressentir et qui m’a toujours mise mal à l’aise parce que j’avais l’impression qu’on niait une partie de mon identité. Ce n’est qu’en grandissant que j’ai pu mettre des mots sur ce sentiment. Je suis parvenue à décortiquer les sous-entendus racistes derrière cette idée et j’ai également pris conscience des incidences que celle-ci avait sur notre construction identitaire. Je peux donc officiellement annoncer aujourd’hui que je déteste cette idée 😂 pour les raisons que j’explique ci-dessous.
Un compliment négrophobe
Cette phrase est censée être un compliment dans la tête de celles et ceux qui pensent ainsi. Je veux bien le croire mais ça n’en reste pas moins un compliment raciste. En effet, dans le monde négrophobe dans lequel nous vivons, l’identité noire est construite comme étant quelque chose de négatif, voire d’extrêmement dégradant. Nos identités seraient inférieures, homogènes et gravées dans le marbre.
La société voudrait faire de nous des personnes pauvres et vouées à l’échec social. Elle nous décrit comme étant des personnes violentes, constamment en colère et/ou vulgaires. Elle nous réduit à des corps dépourvus d’intelligence mais dotés de facultés physiques extraordinaires (on a le rythme dans la peau, n’est-ce pas 😉?) et toujours présents pour amuser la galerie. Nos corps et nos cultures ne seraient pas suffisamment élégants, beaux et normaux.
Ainsi, lorsqu’on est « un.e Noir.e pas comme les autres », cela veut dire qu’on s’éloigne ou qu’on a su s’éloigner selon la société de cette description déshumanisante que l’on fait des personnes noires. On ne serait que des exceptions au sein d’une masse uniforme. C’est en cela que cette idée est raciste : elle ne fait que réaffirmer les représentations et stéréotypes assignés aux personnes noires mais en reconnaissant qu’il existe QUAND MÊME quelques exceptions.
J’ai par exemple été particulièrement déçue par des personnes blanches qui me traitaient incroyablement bien mais qui du jour au lendemain pouvaient tenir des propos racistes envers la communauté noire. J’ai compris avec le recul que ces personnes me voyaient certainement comme une exception qui méritait un traitement de faveur pour avoir réussi à m’extirper de ma communauté.
Un baromètre de la blanchité
« Un.e Noir.e pas comme les autres » aurait des qualités physiques ou comportementales proches des personnes blanches. Cette personne a fait des études élitistes, elle apprécie la lecture classique, est calme ou encore elle a un teint clair, un nez fin et des cheveux bouclés. Cela suppose que pour être mieux considérée par la société, une personne noire devrait systématiquement se rapprocher d’un idéal blanc. Notre valeur reposerait donc sur notre proximité à une prétendue identité blanche.
D’une part, cette idée m’énerve car elle fait de certaines caractéristiques l’apanage de personnes blanches (et évidemment ces caractéristiques sont toujours positives !). D’autre part, elle alimente une hiérarchie entre les personnes noires en fonction de leur proximité à la blanchité ; les personnes en bas de l’échelle étant bien sûr perçues comme « trop noires ». Quand on parle exclusivement de caractéristiques physiques, cette hiérarchie entre les personnes noires s’appelle le colorisme qui consiste à classifier les personnes d’un même groupe racial (en l’occurrence les personnes noires) sur la base de leur pigmentation : plus la peau d’un individu est claire, plus ce dernier est valorisé. À cela s’ajoutent le texturisme – qui concerne la texture de cheveux – et le featurism – qui concerne les traits du visage. J’ai par exemple déjà reçu des compliments car « je n’étais pas trop noire » (en parlant de ma peau) ou car « j’avais les bras clairs comme une métisse », comme si tout cela faisait de moi une personne meilleure.
Racisme intériorisé
Je pense que cette idée est intériorisée par beaucoup de personnes noires et qu’elle nous cause du tort, d’abord à nous-mêmes de manière individuelle puis de manière plus globale à l’ensemble de la communauté (ou des communautés noires).
À titre personnel, j’avais conscience dès l’enfance de la valeur négative accolée à l’identité noire, bien que je n’étais pas en capacité de le verbaliser. C’est le cas, à mon avis, de beaucoup d’enfants noirs. Il m’est ainsi arrivé de prendre inconsciemment mes distances avec ce qui aurait pu me faire paraître comme « trop noire » par mesure de protection. Je ne voulais absolument pas être étiquetée comme la « fille noire trop exubérante/vulgaire/qui parle trop fort » et j’en voulais secrètement aux filles noires qui rentraient dans cette case car elles validaient à mes yeux les clichés racistes qu’avaient certains à notre égard. Malgré moi, je reportais la responsabilité du racisme sur nos épaules ; ce qui me poussait à être dans une anticipation constante de mes actes.
Je sais que je suis loin d’être la seule dans ce cas. Certains ressentent également cette envie de se dissocier d’autres personnes noires (souvent de manière inconsciente). Cela commence dès les bancs de l’école où l’on va éviter de devenir ami avec « l’autre Noir.e » de la classe. D’autres manifestent leur sentiment de supériorité de manière beaucoup plus ouverte, par exemple en se moquant de « l’accent africain » d’une autre personne. Des personnes noires vont jusqu’à approuver et rire à des blagues racistes pour mieux s’intégrer à un groupe blanc. À défaut d’être Blanc.he, il faut au moins être « un.e Noir.e pas comme les autres »… Enfin, quelques personnes finissent par tomber dans un déni complet de leur identité. On connaît tous un homme ou une femme politique noir.e qui a suivi cette voie (je ne les citerai pas ici 😂).
Toutefois, peu importe le chemin qu’on emprunte, on finit tous par nourrir un mal-être ou du moins des questionnements douloureux vis-à-vis de notre identité noire. Suis-je assez noir.e ? Suis-je trop noir.e ? Le pire, c’est qu’on finit par perpétuer l’idée que notre noiritude est inférieure puisqu’on cherche à s’en écarter. C’est pourquoi il est impératif d’apprendre dès l’enfance qu’il existe une diversité de personnes noires et qu’aucune n’est supérieure à une autre (cela peut semble bête dit comme cela mais ce n’est vraiment pas évident) ; et surtout d’apprendre à revaloriser notre noiritude. Étant donné que la société nous renvoie une image négative de nous-mêmes, il nous revient de nous réapproprier notre identité et de l’embrasser pleinement.
Cœur sur vous et acceptez-vous 🤎 ! On se retrouve bientôt pour un prochain article.


4 réponses à “« Être un.e Noir.e pas comme les autres »”
[…] pote te voit comme « un.e Noir.e pas comme les autres ». J’en parle en détail dans cet article mais pour résumer, il y a dans sa tête une masse noire uniforme et puis en haut, toi la fameuse […]
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[…] citation résonne avec un article que j’ai écrit sur ce blog : « être un.e Noir.e pas comme les autres ». En effet, Maryse […]
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[…] Être un.e Noir.e pas comme les autres […]
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[…] https://noiritude.com/2023/05/28/etre-un-e-noir-e-pas-comme-les-autres/ […]
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