Après l’abolition ? #2 L’Empire britannique

The Slave Trade, François Auguste Biard

« Pour comprendre pourquoi les fantômes de l’esclavage hantent encore nos sociétés, nous devons non seulement examiner ce que fut l’esclavage, mais aussi la manière inachevée dont il a pris fin » écrit l’historien Kris Manjapra dans son essai Après l’abolition : les fantômes noirs de l’esclavage.

Si vous êtes des fidèles lecteurs et lectrices de ce blog, cette citation doit vous dire quelque chose. Elle introduisait mon article sur l’indépendance haïtienne, où je défendais pour la première fois sur ce blog la nécessité de porter un regard critique sur les politiques abolitionnistes des gouvernements européens et américains. Celles-ci n’ont nullement eu pour intention de démanteler le système raciste né de l’esclavage. Au contraire, elles l’ont réactivé et maintenu sous des formes nouvelles, notamment par le dédommagement des propriétaires d’esclaves.

Aujourd’hui, je me concentre sur le processus d’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique, qui deviendra la norme dans plusieurs États.

La lutte pour l’abolition de l’esclavage

Le Royaume-Uni abolit officiellement l’esclavage en 1833. Alors que l’action de « grands hommes » tels que Granville Sharp, William Wilberforce et Thomas Fowell Buxton est largement reconnue dans la lutte pour l’abolition de l’esclavage, celle des résistants noirs est beaucoup moins valorisée dans le récit national.

Pourtant, dès les années 1770, des personnes noires saisissent la justice afin de revendiquer leur liberté. Leurs actions joueront un rôle central dans le mouvement abolitionniste britannique. Jonathan Strong, par exemple, est un homme esclavisé originaire de la Barbade qui décide de porter plainte contre son maître David Lisle, l’ayant agressé physiquement et souhaitant le revendre comme esclave aux Antilles. Il est défendu par le philanthrope Granville Sharp qui organise une longue campagne publique et politique pour sa défense. Malheureusement, Jonathan Strong meurt en 1770 des suites des coups portés par David Lisle et son procès n’aura jamais lieu. Sa résistance inspire néanmoins une série de procès, comme celles de Hylas et de James Somerset contre des propriétaires d’esclaves. Tous ces actes de résistance sont aujourd’hui peu connus du grand public car ils ont été peu documentés, à l’inverse de ceux des élites britanniques. Rappelons qu’à l’époque, les personnes noires étaient totalement déshumanisés et considérés comme des biens.

Granville Sharp the Abolitionist Rescuing a Slave from the Hands of His Master, James Hayllar
Granville Sharp the Abolitionist Rescuing a Slave from the Hands of His Master, James Hayllar

Deuxièmement, soulignons que dans l’esprit de la majorité des abolitionnistes élitistes, il n’était pas concevable que les personnes noires esclavisées soient libérées immédiatement et puissent être indemnisées. C’est le cas de l’abolitionniste Granville Sharp qui promeut une abolition progressive. Dans ce schéma, les Noirs émancipés travaillent en métayers sur le domaine de leurs anciens propriétaires. Ces derniers leur fournissent les semences, le bétail et les zones de stockages et en échange, les Noirs émancipés leur versent une part de leur récolte. Il s’agit ainsi de compenser la perte de propriété que subiraient les propriétaires d’esclaves.

L’abolition immédiate de l’esclavage assortie d’une justice réparatoire est plutôt réclamée par les activistes et les intellectuels noirs. On peut par exemple se pencher sur le combat d’Ottobah Cugoano, un écrivain et fervent abolitionniste né au Ghana en 1757. Ex-esclavisé, il puise dans son expérience traumatisante pour concevoir une politique abolitionniste qui permettrait de réparer les torts de l’esclavage : aides financières aux personnes libérées, garantie aux victimes de vivre en sécurité, reconnaissance de l’esclavage comme une exaction, éducation gratuite pour les victimes, etc. On peut aussi citer William Davidson, Olaudah Equiano et Robert Wedderburn.

Des associations féministes défendent également une abolition radicale de l’esclavage. Elizabeth Heyrick est une figure centrale de ce mouvement. Elle publie en 1824 un pamphlet intitulé Abolition immédiate et non progressive : enquête sur le moyen le plus efficace, le plus rapide et le plus sûr pour mettre fin à l’esclavage aux Indes occidentales. Elle s’y déclare en faveur de réparations pour les esclaves et dénonce la position modérée des principaux militants du mouvement abolitionniste britannique, que sont William Wilberforce, Thomas Fowell Buxton et Thomas Clarkson, fermant les yeux sur les crimes des planteurs. Ce texte clé incite des associations de femmes à boycotter des produits provenant des îles colonisées et à se mobiliser pour l’abolition immédiate à travers des pétitions et des manifestations. Notons cependant que ces associations ont tendance à exclure les femmes noires. De fait, la parole de femmes noires demeure dépréciée et délégitimée en comparaison de celle de femmes blanches, comme en témoigne l’accueil réservé à la publication du premier récit autobiographique d’une esclave noire en 1831. Cette femme noire s’appelle Mary Prince et réclame sa libération immédiate. Elle confie la rédaction de son histoire à l’éditeur Thomas Pringle qui le modifie fortement pour convenir à la moralité du public britannique. De plus, son témoignage est mis en doute à de nombreuses reprises, y compris par des abolitionnistes blancs qui tiennent à en vérifier l’authenticité avant de lui apporter leur aide.

Une loi d’abolition au profit des esclavagistes

Dans le sillage de la révolution haïtienne (1791-1804), de grandes révoltes éclatent dans les colonies britanniques des Caraïbes : en 1816 à la Barbade, en 1823 au Guyana et en 1831-32 en Jamaïque. Ces révoltes précipitent la loi sur l’abolition de l’esclavage en 1833. En effet, après la rébellion de 1831-32 en Jamaïque, le parlement britannique crée à la hâte deux commissions chargées de faire des recommandations sur le processus d’abolition. Malheureusement, les débats parlementaires sur l’abolition sont dominés par des députés esclavagistes qui veillent à maintenir leurs privilèges. Ils obtiennent l’adoption du plan d’indemnisation le plus généreux qui ait jamais existé à l’égard des propriétaires d’esclaves. Il s’élève à 20 millions de livres, soit 40% du budget de l’État, dont le remboursement ne se termina qu’en 2015.

Le Trésor britannique annonce dans un Tweet en 2018 (supprimé par la suite) : « Le saviez-vous ? En 1833, la Grande-Bretagne a dépensé 20 millions de livres, soit 40% du budget national pour racheter la liberté de tous les esclaves de l’empire. La somme empruntée pour mettre en œuvre la loi d’abolition était si importante qu’elle ne fut remboursée qu’en 2015. L’argent des citoyens britanniques a donc contribué à mettre fin au commerce des esclaves
Le Trésor britannique annonce dans un Tweet en 2018 (supprimé par la suite) : « Le saviez-vous ? En 1833, la Grande-Bretagne a dépensé 20 millions de livres, soit 40% du budget national pour racheter la liberté de tous les esclaves de l’empire. La somme empruntée pour mettre en œuvre la loi d’abolition était si importante qu’elle ne fut remboursée qu’en 2015. L’argent des citoyens britanniques a donc contribué à mettre fin au commerce des esclaves

La loi d’abolition de 1833 affirme : « De nombreuses personnes sont détenues en esclavage dans les colonies de Sa Majesté. Il est juste et expédient d’émanciper toutes ces personnes et d’offrir une compensation aux personnes qui jusqu’à présent s’étaient attaché les services de ces esclaves, en raison des pertes subies par le fait d’être privé de leurs services ».

En plus du plan d’indemnisation, la loi prévoit que les anciens esclaves continuent à travailler pour leurs anciens propriétaires pendant 4 ans, sans rémunération. Ce système est qualifié d’« apprentissage » et vise à laisser le temps aux missionnaires et esclavagistes de préparer moralement les Noirs à leur nouvelle liberté. Les apprentis n’ont ni le droit d’acheter des terres, ni de chercher un autre emploi, ni de déménager sans autorisation. Ils vivent dans des conditions de vie extrêmement difficiles et sont toujours soumis à une échelle de sanctions imposée par les pouvoirs coloniaux.

Cette politique est approuvé par les élites abolitionnistes qui siègent au Parlement, dont William Wilberforce et Thomas Fowell Buxton.


En définitive, la loi d’abolition de 1833 a donné le pouvoir aux esclavagistes de modeler le monde d’après au détriment des personnes noires. Les anciens propriétaires d’esclaves ont continué à s’enrichir grâce aux indemnités perçues mais aussi grâce au travail forcé des personnes noires « émancipées ». L’argent leur a aussi permis d’investir dans de nouvelles entreprises colonialistes.

Ce modèle d’abolition à la britannique influencera les émancipations française, néerlandaise et espagnole.

Sources

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