J’ai déjà expliqué en long et en large ce qu’était le racisme sur ce blog. Aujourd’hui, je souhaiterais me concentrer sur une des facettes du racisme à l’encontre des personnes noires, qui s’appelle la négrophilie. Elle est souvent mal comprise car beaucoup ont assimilé l’idée que le racisme était synonyme de haine et de mépris. Or, la négrophilie, comme je vais l’expliquer tout au long de cet article, se manifeste plutôt par une fascination, une attirance envers les personnes noires. Pour bien comprendre ce concept, je vais le décortiquer en remontant à ses racines historiques.
La négrophilie dans l’entre-deux-guerres
Durant l’entre-deux-guerres, alors que la France est encore une grande puissance coloniale, les personnes noires et leurs cultures connaissent un fort engouement auprès des élites parisiennes. Le Paris des années folles se prend de passion pour les musiques et les danses dites « nègres » importées d’outre-Atlantique, telles que la biguine, le jazz, le swing ou encore le charleston. Paris voit éclore de nombreux dancings, où la bourgeoisie peut se déhancher sur des rythmes « exotiques ». Le Bal nègre de la rue Blomet à Montparnasse est par exemple réputé pour ses soirées antillaises et de jazz. Joséphine Baker devient la première icône noire à cette période, grâce au spectacle musical de la Revue nègre au théâtre des Champs-Elysées. Paris jouit alors d’une image de liberté et de tolérance aux yeux d’artistes et d’intellectuels afro-américains fuyant la ségrégation raciale aux Etats-Unis.
D’autre part, des artistes avant-gardistes comme Pablo Picasso, Alberto Giacometti, Constantin Brancusi, Man Ray, Sonia Delaunay, Guillaume Apollinaire développent une fascination pour ce que l’on appelait autrefois « l’art nègre ». Cela englobe tous les arts issus d’Afrique ou des populations à la peau foncée. Cet attrait pour l’art nègre pousse ces artistes à collectionner des objets d’art africain (statues, masques, sculptures) et les influence dans leurs créations artistiques. Le cubisme de Pablo Picasso est ainsi hautement influencé par l’art nègre, comme en témoigne son célèbre tableau Les demoiselles d’Avignon. Les deux femmes à droite du tableau ressemblent à des masques cérémoniels Dogon, dont Picasso était lui-même collectionneur.

Une fascination imprégnée de racisme
On pourrait jusque-là penser naïvement que cette ère de négrophilie a débouché sur un recul du racisme vis-à-vis des populations noires mais il n’en est rien. En effet, la négrophilie est avant tout une fascination pour les stéréotypes raciaux assignés aux personnes noires. Elle leur retire par conséquent toute forme d’individualité pour les enfermer dans des représentations coloniales et racistes.
On retrouve en premier lieu une fascination pour les corps noirs qui sont constamment érotisés et auxquels on associe une sexualité déviante, sauvage, voire animale. Le succès fulgurant de Joséphine Barker réside par exemple dans l’érotisation de son corps noir. Dansant presque nue avec sa ceinture de bananes, elle incarne un fantasme colonial qui restera gravé dans les esprits.

La litographie ci-dessus, dans laquelle une femme noire danse seins nus en cage, fait partie de l’album « Tumulte noir » livré en 1927 par l’influent affichiste Paul Colin. Ce dernier était subjugué par les prestations de Joséphine Baker.
Dans la même veine, derrière cette fascination, se cache aussi une recherche d’exotisme. Les personnes noires et leurs cultures se transforment en des objets de curiosité parce qu’elles viennent d’ailleurs mais cet « ailleurs » est bien sûr construit par un imaginaire colonial qui le rattache au primitivisme, à la sauvagerie ou encore à la déviance sexuelle.
En deuxième lieu, la fascination des élites pour l’art nègre est lui aussi teintée de racisme. En même temps qu’elles promeuvent l’art nègre, elles continuent de porter un regard colonial, et par-là condescendant, sur les populations noires. Des livres comme African Negro art : its influence on modern art (1916) de Marius de Zayas, L’art nègre (1927) de Georges Hardie, La sculpture nègre (1929) de Paul Guillaume mettent en valeur l’art nègre tout en affirmant l’infériorité des personnes noires. Les personnes noires y sont décrites comme des peuples primitifs, en opposition aux sociétés européennes civilisées et évoluées.
En dernier lieu, la négrophilie ne se traduit pas par une remise en cause du système colonial et raciste. La France accueillante envers les afro-américains, qui adore l’art nègre et le jazz, c’est la même France qui a bâti un empire colonial, qui exploite et massacre des populations colonisées et qui construit des zoos humains en plein Paris. C’est en cela que la négrophilie est selon moi plus insidieuse que la haine raciale parce qu’on pourrait se laisser duper en croyant qu’une personne qui côtoie des personnes noires ne peut être raciste. Pourtant, l’histoire nous démontre que c’est faux.
La négrophilie aujourd’hui
Ce sont ces mêmes ingrédients que je viens d’expliciter qui compose la négrophilie aujourd’hui. Les négrophiles ne voient pas les personnes noires comme des individus à part entière mais comme un groupe homogène auquel ils prêtent des caractéristiques positives qu’ils adulent. Toute l’attirance qu’ils ressentent envers les personnes noires et/ou leurs cultures repose sur des stéréotypes raciaux hérités de notre histoire coloniale.
Les cas sont variés et vous en avez certainement déjà croisés : fétichiser les personnes noires en s’imaginant qu’elles ont une sexualité par essence différente, fantasmer sur des personnes noires en les associant à des fruits ou des animaux dits exotiques, ne sortir qu’avec des hommes noirs parce qu’ils seraient plus virils ou ne sortir qu’avec des femmes noires parce qu’elles seraient plus sauvages, fréquenter des personnes noires parce qu’elles seraient à la mode, etc.
Quand bien même ces stéréotypes semblent en apparence positifs, ils nous renvoient, nous personnes noires, à une histoire de domination puisqu’ils ont été construit pour nous inscrire dans une altérité, pour nous inférioriser et nous déshumaniser. L’exotisme a par exemple permis de justifier le fait d’exhiber des populations colonisées dans des zoos humains.
À cet égard, je vous recommande le film Vénus noire d’Abdellatif Kechiche qui relate le parcours tragique de Saartjie Baartman, femme sud-africaine exhibée en Europe. Je parle également dans mon article consacrée à la campagne de propagande de la « honte noire » des horreurs qui ont été commises dans l’histoire sur la base des stéréotypes raciaux. En outre, ces stéréotypes peuvent affecter notre estime personnelle dans la mesure où il n’est jamais plaisant d’être apprécié pour des clichés douteux et non pas pour ce que nous sommes réellement.
Pour conclure, si je n’ai pas réussi à vous convaincre par cet article, je ne peux que vous conseiller le film Get out de Jordan Peele qui démontre avec brio que la négrophilie et la négrophobie ne sont que les deux faces d’une même pièce.

Sources :
- Raphaël Confiant, Le bal de la rue Blomet, Folio, 2024
- Documentaire Paris au temps du Bal nègre
- Vidéo Youtube de la Fondation Giacometti : AVANT-GARDE, « ART NÈGRE », COLONIALISME ET RACISME – Philippe Dagen – École des Modernités
- Article de RFI : «Le cubisme est né en Afrique»: entre Pablo Picasso et l’art africain, une histoire d’inspiration
- Article de Barnebys : Comment l’art Dogon a inspiré les artistes occidentaux
- Vidéo Dailymotion : Fétichisation et racisme dans le couple : l’analyse de Rokhaya Diallo



