Le zouk : retour sur le succès d’un genre français déconsidéré

©Jimi Kelly

Après avoir parlé de rumba et de jazz, j’ai eu envie de me pencher sur un genre musical que j’écoute depuis ma tendre adolescence : le zouk. Le zouk voit le jour à la fin des années 1970 grâce au groupe Kassav’ qui souhaitait créer une musique purement antillaise appréciée aussi bien localement qu’internationalement. Pari gagné : le groupe et son genre novateur connaissent rapidement un succès mondial. La France aurait donc toutes les raisons d’être fière du zouk ! Pourtant, en France hexagonale le zouk est considéré comme une musique communautaire exotique. J’écris ainsi cet article pour deux raisons : vous permettre de découvrir ce genre musical, bien au-delà des clichés et vous amener à réfléchir sur la manière dont la France déconsidère les cultures ultramarines.

Une musique porteuse d’une fierté identitaire

En 1979, alors que la musique guadeloupéenne-martiniquaise s’essouffle, Pierre-Edouard Décimus fonde le groupe Kassav’, aux côtés de Georges Décimus, Freddy Marshall et Jacob Desvarieux. Il a à cœur de créer un nouveau style musical purement antillais en renouvelant la musique traditionnelle et populaire locale et en y associant des rythmes musicaux chers aux Antillais (la biguine, la cadence, le konpa haïtien, le calypso, le merengue, le funk, le jazz, le reggae, la salsa, etc.).

Pour conceptualiser une nouvelle forme de musique, Kassav’ puise dans la culture populaire antillaise. Le groupe s’inspire de la musique du carnaval, en reproduisant le mas a Senjan, qui est l’un des rythmes dominants des défilés du carnaval de Pointe-à-Pitre en Guadeloupe. Il se base aussi sur le gwoka, musique traditionnelle guadeloupéenne jouée avec des tambours appelés «  ka ». Il reprend enfin le son du ti-bwa, instrument de musique martiniquais. Ces traditions musicales populaires trouvent leur source en Afrique et sont donc intimement liées à l’histoire de la traite négrière. Bien qu’elles fassent partie intégrantes de la culture antillaise, elles étaient jusque-là dépréciées face à la culture blanche dominante. Dans le podcast Kassav’ : Sé tan nou, Jocelyne Béroard – qui rejoint le groupe en 1983 – raconte qu’il était préférable de connaître le violon ou le piano classique car le tambour était rattaché au « nègre », à l’Afrique et à l’esclavage. En réhabilitant cet héritage musical méprisé, Kassav’ véhicule un message fort de fierté identitaire. De même, en composant ses chansons en créole, Kassav’ affirme avec puissance ses racines antillaises.

Gérald Désert, auteur du livre Le Zouk. Genèse et représentations sociales d’une musique populaire, affirme que le zouk de Kassav’ est « un tour de force face à la colonialité du pouvoir ». En effet, la démarche musicale de Kassav’ rompt avec la société blanche dominante qui encourage l’assimilation des anciens colonisés.

C’est ainsi que naît le zouk. Un savant mélange de tradition et de modernité. Une expression de joie, de fête, mais aussi de créolité. Le terme désignait au départ des soirées dansantes ou des surprise-parties. Le public a baptisé la musique de Kassav’ « zouk » parce qu’elle était jouée dans les zouks. Kassav’ a fini par adopter ce terme, comme en témoigne la chanson Zouk la sé sel médikaman nou ni (1984).

Une musique antillaise qui a conquis le monde

Le succès international de Kassav’ est incontestable. Le groupe a joué sur les cinq continents et dans plus de 70 capitales (Paris, New York, Montréal, Tokyo… ). Il a été le premier groupe caribéen et de musiciens noirs à se produire en ex-URSS.

On ne peut pas parler de la renommée internationale de Kassav’ sans évoquer sa relation particulière avec l’Afrique.

C’est l’émission Canal Tropical sur RFI de Gilles Obringer et les K7 pirates qui ont permis à Kassav’ et au zouk de s’implanter en Afrique. En 1985, Kassav’ donne ainsi son premier concert à Abidjan en Côte d’Ivoire.

Kassav’ en concert en 1985 au Sébroko à Abidjan – Augustin

Une grande tournée africaine s’ensuit enflammant les foules, qui passe par Kinshasa, Yaoundé, Luanda ou encore Dakar. Le clip du tube Syé Bwa tourné en 1988 dans les rues de Kinshasa à Zaïre (actuelle République démocratique du Congo) témoigne de cet attachement de Kassav’ à l’Afrique.

En 2012, l’Angola a décidé de rendre honneur au genre musical en créant en 2012 la «  Maison du zouk » où l’on trouve une collection de 10 000 albums. Il s’agit du seul musée au monde dédié au zouk.

En définitive, en exportant le zouk à l’international, Kassav’ a démontré l’universalité de la musique antillaise et du créole.

Une musique déconsidérée en France hexagonale

Kassav’ a aussi su s’imposer sur le territoire national, contre toute attente. En 1985, le groupe se produit pour la première fois au Zénith de Paris et affiche complet.

Aujourd’hui, Kassav’ a à son actif plus de 65 Zéniths et un Stade de France complets. C’est d’ailleurs le premier groupe français à remplir le stade de France en 2009. Pour tous ces records, Kassav’ n’a pas pu compter sur le soutien des médias nationaux. De fait, en Hexagone le zouk, étant perçu comme une musique exotique et communautaire, souffre d’un manque de crédibilité. On la réduit à un genre musical que l’on écoute l’été en faisant la chenille. On l’associe aussi systématiquement à La Compagnie créole et Francky Vincent qui correspondent à cette image stéréotypée que l’on se fait des Antilles.

En atteste la manière dont la presse nationale parle du zouk.

Extrait d’un article publié dans Le Monde en 1986 à l’occasion du grand concert de Kassav’ à Anse Bertrand, en Guadeloupe

Autre exemple : dans une interview en 1989, Miles Davis, figure incontournable du jazz, encense Kassav’ et le zouk et dit même s’en inspirer. Les journalistes français pensent alors que celui qui avait retranscrite l’interview s’était trompé et avait mal compris.

De même, en 2010 la presse qualifie Indochine de premier groupe français à remplir le stade de France, omettant la performance de Kassav’ un an plus tôt.

En somme, c’est comme si l’Hexagone inscrivait continuellement le zouk dans une forme d’altérité et la réduisait à des clichés racistes. Cela nous questionne plus largement sur la relation de la métropole avec ses anciennes colonies. L’intervention ci-dessous de Jacob Desvarieux est révélatrice de cette situation complexe.

Alors que la France est un pays qui prétend détester les communautés (j’en parle dans cet article), elle n’a laissé d’autre choix à Kassav’ que de s’appuyer sur son réseau communautaire pour promouvoir ses concerts, faute de pouvoir compter sur les médias nationaux.

Vers une reconnaissance du zouk

La prochaine étape selon moi pour tendre vers une réelle reconnaissance du zouk serait de développer la recherche universitaire sur ce genre pour comprendre son histoire, sa structuration, ses spécificités, sa contribution dans l’histoire de la musique, etc. J’ai été surprise de voir à quel point les ressources étaient limitées quand j’ai commencé mes recherches. Il est primordial de produire des recherches approfondies sur ces éléments pour éviter qu’ils ne tombent dans l’oubli et qu’ils ne soient réécrits de manière erronée.


Sources :

Une réponse à “Le zouk : retour sur le succès d’un genre français déconsidéré”

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