Les Neuf de Little Rock

Le 4 septembre 1957, c’est la rentrée des classes à Little Rock dans l’Arkansas aux États-Unis. Pour la première fois, le lycée Central High, jusque-là réservé aux Blancs, va accueillir dix élèves noirs. En effet, depuis le 17 mai 1954, la ségrégation scolaire a été abolie par la Cour suprême mais dans cette ville où la négrophobie est clairement assumée, beaucoup s’opposent à l’application de la loi. Le gouverneur de l’Arkansas, Orval Faubus, envoie même la Garde nationale pour empêcher les dix élèves noirs d’entrer dans le lycée. Une foule de Blancs ségrégationnistes en rage proteste également devant le lycée, décidée à faire barrage aux élèves noirs.

En ce jour de rentrée scolaire, je vous raconte ce long combat pour l’intégration scolaire, qui est toujours d’actualité aux États-Unis.

L’abolition de la ségrégation scolaire

L’arrêt « Plessy contre Ferguson » en 1896 institue la ségrégation raciale à l’école aux États-Unis. Ce système défend le principe « separate but equal » (séparés mais égaux), qui suppose que les groupes raciaux peuvent être séparés pourvu que des conditions égales leur soient offertes. Néanmoins, dans les faits, les élèves noirs reçoivent une moins bonne éducation que les élèves blancs. La situation est d’autant plus injuste que les impôts des familles noires sont utilisés pour financer le système scolaire des Blancs, tandis que celui des Noirs repose sur la générosité des philanthropes du Nord ou de riches Noirs locaux pour compléter les fonds publics largement insuffisants.

Il faudra près de 60 ans pour mettre un terme à ce système. À la suite d’une longue procédure judiciaire, la Cour suprême abroge la ségrégation scolaire le 17 mai 1954, par l’arrêt Brown contre Board of Education. Thurgood Marshall, l’avocat de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), s’est illustré durant ce procès en plaidant pour l’intégration scolaire.

Les protestations contre la déségrégation scolaire

En juin 1957, les collégiens noirs de Little Rock apprennent qu’ils pourront intégrer Central High School, le lycée destiné aux Blancs, à la rentrée suivante. Alors qu’ils sont 80 à se porter candidats, il n’en reste plus que 17 à la fin des sélections, et notamment des entretiens menés par le superintendant Virgil Blossom, qui s’est attaché à les dissuader. En parallèle, le Conseil des citoyens de Little Rock, une organisation ségrégationniste, se mobilise activement pour empêcher la déségrégation scolaire, et organise des manifestations.

Dans ces manifestations, on trouve principalement la classe ouvrière blanche, pour qui la fin de la ségrégation scolaire représente une profonde source d’angoisse. En effet, il est inconcevable pour ces Blancs en bas de l’échelle sociale de perdre leurs privilèges liés à leur race, d’autant plus en sachant que les Blancs aisés pourraient continuer à rester entre eux dans le nouveau lycée, Hall High, qui a été construit en toute hâte dans les quartiers favorisés. En outre, ces familles pauvres, emplies de préjugés raciaux, redoutent le métissage que pourrait occasionner cette intégration scolaire, ou encore de voir leurs filles harcelées par des garçons Noirs, réputés pour être ultra-virils et sauvages. Ce climat de violence inquiète naturellement les familles noires de Little Rock et pousse plusieurs élèves à annuler leur inscription à Central High. Ils ne sont plus que 10.

Manifestations des partisans de la ségrégation raciale à Little Rock en 1959, à l’écoute d’un discours du gouverneur Orval Faubus

Une rentrée des classes sous le signe du racisme

Le gouverneur de l’Arkansas, Orval Faubus, finit par se ranger du côté des ségrégationnistes. La veille de la rentrée scolaire, il tient un discours pour annoncer que l’intégration scolaire n’aura pas lieu car elle risquerait de provoquer des violences. Pour étayer ses propos, il s’appuie sur des fausses rumeurs selon lesquelles les ventes d’armes auraient explosé à Little Rock.

Ainsi, le 4 septembre 1957, le jour de la rentrée des classes, la Garde nationale se tient devant Central High pour empêcher les élèves noirs d’accéder au lycée. Une foule de personnes blanches encercle également le lycée pour s’assurer qu’aucun élève noir n’y entre.

Elizabeth Eckford, l’une des dix élèves noirs (qui n’avait pas été informée du point de rendez-vous avec les autres élèves), se retrouve seule face à la foule qui l’injurie et menace de la lyncher. Une célèbre photographie de Will Counts pour l’Arkansas Democrat capture ce moment. On y voit une jeune fille blanche, du nom d’Hazel Bryan, hurler « Rentre en Afrique ! » à Elizabeth Eckford.

Elizabeth Eckford marche seule, entourée d’une foule de femmes blanches qui l’insultent

À l’issue de cette journée de terreur, ils ne sont plus que 9 à vouloir intégrer Central High.

Cette affaire suscite un retentissement médiatique à l’échelle nationale et internationale. Le président des États-Unis, Dwight Eisenhower, décide ainsi d’intervenir pour faire appliquer la loi. Il fédéralise la Garde nationale de l’Arkansas et envoie les soldats de la 101e  division aéroportée de l’armée américaine, avec pour mission d’escorter et de protéger les neuf élèves noirs dans leur nouvelle école. Le 25 septembre, ces derniers, baptisés les « neuf de Little Rock », font ainsi leur rentrée scolaire. C’est une victoire historique pour la communauté afro-américaine, et en particulier pour la NAACP qui accompagne les neuf élèves dans cette bataille.

Toutefois, cette victoire a un goût amer. Ernest Gideon Green, l’un des élèves, dit à Daisy Bates, la leader de la section locale de la NAACP :

Une intégration scolaire de façade

©Everett Collection/Bridgerman Images. Les Neuf de Little Rock et Daisy Bates, 1957. En haut, de gauche à droite : Ernest Gideon Green, Melba Pattillo Beals, Terrence Roberts, Carlotta Walls LaNier, Daisy Bates, Jefferson Thomas. En bas, de gauche à droite : Thelma Mothershed-Wair, Minnijean Brown-Trickey, Elizabeth Eckford, Gloria Ray Karlmark.

C’est une chose de proclamer l’intégration, c’en est une autre de mettre en œuvre les conditions nécessaires à une intégration réelle. Certes, les Neuf sont escortés par des soldats mais cela ne les protège pas du harcèlement et des agressions racistes d’autres élèves. Pour n’en citer que quelques-unes, Melba Pattillo Beals a été enfermée aux toilettes et agressée avec des bandes de papier enflammées, Minnijean Brown-Trickey a été attaquée au couteau par un autre lycéen et Carlotta Walls LaNier a reçu des coups de pied au talon.

Il est demandé aux Neuf d’endurer ces violences en silence. Daisy Bates, la leader de la NAACP, insiste pour qu’ils ne réagissent pas au harcèlement des autres élèves blancs car les ségrégationnistes saisiraient la première occasion pour pointer leur prétendue sauvagerie et pour déplorer l’échec de la déségrégation scolaire. Malheureusement, cette approche fait peser le poids de l’intégration sur les épaules des élèves noirs. D’ailleurs, Minnijean Brown-Trickey finit par être expulsée de l’établissement après avoir « craqué » à la suite d’une énième provocation. Le superintendant, Virgil Blossom, explique que son comportement remet en cause le principe même de l’intégration, comme si c’était uniquement du devoir des élèves noirs de s’adapter.

En revanche, les harceleurs blancs des Neuf ne sont presque jamais sanctionnés à la hauteur de leurs méfaits.

Les héros de Little Rock

En dépit des embûches, les Neuf sont entrés dans l’histoire. À l’exception de Minnijean Brown-Trickey, ils parviennent tous à être diplômés de Central High. Ils sont acclamés par une grande partie des Américains et reçoivent des récompenses pour leur combat.

Le retour de la ségrégation scolaire

Le combat pour l’intégration scolaire ne s’achève pas pour autant aux États-Unis. Une étude datant de 2017, intitulée Southern Schools More Than a Half-Century After the Civil Rights Revolution, met en lumière un phénomène de reségrégation scolaire. Tandis qu’en 1980, 23% des élèves noirs fréquentaient des écoles « intensément ségréguées » (c’est-à-dire dans lesquelles 90 à 100% des élèves étaient issus des minorités), ce chiffre monte à 27% en 1994, 32% en 2004 et 36% en 2014. Une enquête plus récente de l’U.S. Government Accountability Office révèle qu’entre 2022 et 2023, parmi les 100 000 écoles publiques du pays, environ 83 % des élèves noirs et 82 % des élèves latinos fréquentaient une école où les élèves non-blancs étaient majoritaires. Dans le même temps, 75 % des élèves blancs étaient inscrits dans une école où les élèves blancs étaient majoritaires.

Selon cette étude, la reségrégation scolaire serait une conséquence directe de la ségrégation raciale et géographique. En effet, des pratiques historiques, comme le redlining (refus de prêts immobiliers dans certains quartiers en fonction de la race), ont créé des quartiers racialement ségrégés. Or, les élèves s’inscrivent généralement à l’école de leur quartier. La sécession de district, qui consiste pour des écoles à se détacher d’un district pour en former un nouveau, serait aussi une autre cause à l’origine de la reségrégation scolaire. Par exemple, en 2017, la ville de Gardendale dans l’Alabama, majoritairement blanche, s’est détachée du district scolaire du comté de Jefferson, qui compte une prédominance d’élèves noirs, pour former son propre district.

Ces statistiques alarmantes nous rappellent à quel point les victoires juridiques ne sont pas suffisantes dans un monde où le racisme est systémique.


Sources :

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