La samba, un genre musical de résistance

Sambistas, de Heitor dos Prazeres

Après avoir parlé de rumba congolaise, de jazz et de zouk, il m’était impossible de passer à côté de la samba, qui est mon genre musical de prédilection. La samba est entrée dans ma vie à l’adolescence et ne m’a plus jamais quittée *moment d’émotion😂*. Malheureusement pour moi, peu de personnes en France partagent ma passion. Au contraire, elle est souvent réduite à des clichés dans l’imaginaire collectif. Elle entre dans la catégorie des musiques dites « exotiques ». Quand on dit « samba », on pense aisément à des femmes sexy, habillées très légèrement, qui dansent au festival de Rio sous le soleil !

Aujourd’hui, j’ai envie de vous faire découvrir la samba autrement. La samba, c’est en effet l’histoire d’un genre musical de résistance né au sein des communautés afro-brésiliennes qui a longtemps été marginalisé avant d’être enfin reconnu.

Les origines afro-brésiliennes de la samba

Les origines de la samba remontent au temps de l’esclavage au Brésil. Rappelons que pendant la traite atlantique, le Brésil a été le pays qui a le plus déporté d’esclaves venus d’Afrique (environ 4 millions de personnes) mais aussi le dernier pays des Amériques à abolir l’esclavage en 1888. La samba est ainsi un héritage des rythmes à percussions, des chants, des danses en cercle (« samba de roda ») apportés par les Africains esclavagisés. Ces traditions musicales sont liées aux célébrations religieuses du candomblé, une religion afro-brésilienne née pendant l’esclavage.

La naissance d’un genre musical subalterne à Rio de Janeiro

La samba, telle qu’on la connaît aujourd’hui, naît au début du 20ème siècle à Rio de Janeiro, alors capitale du Brésil, au sein des communautés afro-brésiliennes. En effet, la fin de l’esclavage en 1888 aboutit à une hausse de la population noire dans la capitale, une partie des anciens esclaves noirs s’y étant installés. Sous l’impulsion de réformes urbaines racistes, cette population noire est très vite marginalisée dans les collines de la ville (« os morros »), donnant lieu à une culture noire carioca. Cette culture prend notamment vie grâce aux Tias baianas. Il s’agit de femmes noires originaires de Bahia (l’État le plus noir du Brésil), qui font de leur maison des lieux de culte de candomblé (« terreiros de candomblé »). Elles y organisent pour la communauté des repas et des fêtes, où l’on danse et chante de la samba ! C’est dans ce contexte qu’éclot la samba, à la croisée de rythmes africains et européens.

Hilária Batista de Almeida, connue sous le nom de Tia Ciata

Le premier titre de samba Pelo telefone est d’ailleurs enregistré dans la maison d’une de ces femmes, Tia Ciata en 1916. C’est une composition collective mais elle a été attribuée au sambiste Donga. La maison de Tia Ciata a en effet vu passer de grands compositeurs de samba, comme Donga, Hilário Jovino Ferreira, João da Baiana, Pixinguinha.

Stigmatisation et répression policière

Dès sa naissance, la samba est stigmatisée et criminalisée du fait de ses origines africaines et populaires. Elle est perçue comme une musique immorale et dangereuse par les élites blanches de Rio de Janeiro.

La police réprime les artistes de samba, mais aussi d’autres formes d’expression culturelle noires telles que la capoeira, en s’appuyant sur la loi sur le vagabondage, qui permet d’emprisonner des personnes sans papiers, sans emploi ou sans domicile fixe. Cette loi signée en 1890, c’est-à-dire deux ans après l’abolition de l’esclavage, n’est autre qu’un outil pour continuer d’exercer un contrôle sur la population afro-brésilienne. Les artistes de samba sont donc considérés par la police comme des vagabonds, et par extension comme des bandits.

C’est pourquoi, les maisons des Tias baianas représentent des lieux de résistance pour la samba, et plus largement pour la culture noire carioca, face à la persécution policière. Les chansons de samba elles-mêmes constituent des formes de résistance, tant elles racontent le quotidien de cette communauté marginalisée et abordent des sujets sociaux. Par exemple, la chanson Batuque na Cozinha, composée par João da Baiana en 1917 dénonce la répression des musiques et danses afro-brésiliennes par le régime républicain en place.

Entre reconnaissance et appropriation de la samba

Les années 1930 marquent un tournant pour l’histoire de la samba, avec l’arrivée au pouvoir du dictateur Gétulio Vargas qui initie un processus de reconnaissance du genre musical. Dans l’optique de promouvoir l’idée d’une démocratie raciale brésilienne (autrement dit d’une société prétendument égalitaire, sans distinction de race), Gétulio Vargas récupère la samba pour en faire un symbole du métissage et de la culture nationale du pays. Il la nomme « musique officielle du Brésil ».  Fin stratège, il est aussi conscient du potentiel de cette musique pour rallier les masses populaires.

L’État encourage ainsi largement la diffusion de la samba. L’institutionnalisation des écoles de samba en 1935 est un axe fort de cette politique. Ces associations culturelles et communautaires nées dans les années 1920 peuvent compter sur le soutien politique et financier de l’État pour organiser leur défilé de carnaval. Le premier défilé se déroule en 1932 à Praça Onze, lieu emblématique de la communauté noire carioca. Néanmoins, ce soutien ne se fait pas sans contrepartie. Les écoles de samba doivent dans une certaine mesure servir la propagande nationaliste : les thèmes abordés lors du carnaval doivent obligatoirement traiter uniquement de l’histoire du Brésil, de manière chauvine et jamais critique.

La radio, contrôlée par la dictature, sert également de canal pour promouvoir la samba, mais encore une fois, ce sont des chansons célébrant l’identité nationale qui sont mises en avant.

La popularité de la samba dépasse même les frontières. La chanteuse brésilienne Carmen Miranda incarne cette exportation du genre musical. Elle réalise de nombreuses tournées internationales et s’installe aux États-Unis en 1940, où elle est élevée au rang de star hollywoodienne.

Si cette reconnaissance permet à la samba d’acquérir une légitimité, elle gomme aussi en quelque sorte ses racines afro-brésiliennes et son caractère de résistance. Elle favorise en outre son appropriation par les classes moyennes et supérieures blanches de Rio de Janeiro.

Reprenons l’exemple particulièrement révélateur de Carmen Miranda, d’autant qu’il s’agit d’une femme blanche. Sa popularité peut être analysée comme une avancée pour le genre de la samba car elle sort enfin de l’illégalité et de la marginalité, en étant acceptée par les élites. Toutefois, on peut  aussi dénoncer une forme d’appropriation culturelle chez Carmen Miranda puisqu’elle reprend l’esthétique des femmes noires bahianaises, en y ajoutant une touche plus sensuelle et kitsch, pour en faire sa marque de fabrique. Son personnage contribue fortement à enfermer le genre de la samba dans un cliché exotique et sensuel.

Carmen Miranda

De son côté, le carnaval de Rio de Janeiro, qui était initialement une tradition populaire, est accaparé par le système capitaliste, au point de devenir une activité économique cruciale de la ville dans les années 1960. Des hommes d’affaires investissent dans les festivités et les écoles de samba se professionnalisent. La mairie installe des gradins sur l’avenue Rio Branco et commence à facturer l’entrée pour assister au défilé.

En 1984, une étape supplémentaire est franchie, avec l’inauguration du Sambodrome Marquês de Sapucaí à Rio de Janeiro, un édifice d’une capacité de 90 000 personnes destiné à accueillir les défilés des écoles. Cela participe à faire du carnaval un réel business et une attraction touristique centrale.

La bossa nova, appropriation culturelle de la samba ?

À la fin des années 1950, un nouveau genre musical émerge : la bossa nova. Contrairement à la samba, la bossa nova provient des milieux élitistes blancs de Rio de Janeiro. Ses fondateurs sont les jeunes musiciens Tom Jobim, João Gilberto et Vinícius de Moraes. Ils sont influencés par le jazz, la musique classique mais aussi par la samba ! Pourtant, cela ne les empêche pas de porter un regard condescendant sur la samba. Voici une des déclarations de Tom Jobim dans une interview avec le journaliste Gene Lees :

Les mots d’ordre de la bossa nova sont donc la simplicité et la langueur. Ce nouveau style musical connaît un succès national soudain et s’internationalise dans les années 1960. Je pense que vous avez tous entendu au moins une fois la chanson Garota de Ipanema, de Tom Jobim et Vinícius de Moraes, qui a été un tube mondial. Le titre a été traduit deux ans plus tard en anglais et enregistré par Frank Sinatra (The girl from Ipanema).

Cette trajectoire contraste avec celle de la samba, dont les artistes majoritairement noirs et pauvres ont peiné pour obtenir le soutien de l’industrie musicale brésilienne. Pour l’anthropologue Rodney William (auteur de l’ouvrage L’appropriation culturelle), la bossa nova est un exemple parmi tant d’autres d’appropriation culturelle.

En définitive, l’histoire de la samba est une fois de plus révélatrice d’à quel point la musique est politique. J’espère que la prochaine fois que vous écouterez ou entendrez parler de la samba, vous vous souviendrez de son combat pour rester en vie !


Sources :

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