Une interview avec Karolyne Porpino, professeure de français au Brésil
Karolyne Porpino est professeure de français dans l’État de l’Amapá au Brésil. Cet État est frontalier avec la Guyane française et a donc des liens privilégiés avec la culture caribéenne.
Karolyne enseigne le français langue étrangère (FLE) et les littératures francophones au collège. Elle donne également des cours privés de français. Elle est titulaire d’un master en littératures francophones à l’Université Fédérale Fluminense (2023) et licenciée en lettres par la même université (2019).
Dans son métier, elle promeut un enseignement de la langue française avec une perspective décoloniale. Elle a notamment un compte Instagram @francesdecolonial (traduction : français décolonial), dédié à ce sujet.
Dans cette interview, elle nous raconte sa vision décoloniale de l’enseignement et son parcours.
Giselle : Peux-tu nous présenter ton projet frances decolonial ?
Karolyne : Le projet « frances decolonial » est une démarche pédagogique qui consiste à enseigner la langue française à partir d’une perspective du Sud global car, en tant que Brésilienne, j’enseigne à partir de ce Sud global. L’enseignement classique du français est plutôt eurocentré. Quand on apprend la langue française, ce qui nous vient à l’esprit, c’est toujours la France et les clichés concernant Paris. Donc, à travers ce projet, j’ai décidé de parler davantage des départements d’outre-mer, des pays francophones d’Afrique, des territoires francophones, de l’Océanie, etc., parce que malheureusement, dans l’enseignement du FLE (français langue étrangère), ces territoires sont méconnus, voire ils n’existent même pas.
Je montre cette perspective dans mon compte Instagram. Je l’applique aussi dans mes cours au collège, dans mes classes privées de langue française, et dans mes recherches scientifiques. Pour moi, c’est une façon d’écouter les voix et les cultures des peuples qui ont été victimes de la colonisation et de l’esclavage.
Giselle : Comment définirais-tu un enseignement décolonial ?
Karolyne : D’abord, c’est sortir des clichés : sortir du cliché de Paris, du béret, de la tour Eiffel ! Ensuite, c’est se connecter avec nos racines noires et autochtones, et connaître davantage l’histoire de l’esclavage et de la colonisation. Enfin, c’est avoir une conscience politique et culturelle de l’enseignement du français et découvrir ce qu’il y a de plus beau au monde, dans les cultures, les langues, la littérature, les arts, etc.
Giselle : Quand et comment t’es venue cette volonté d’enseigner le français avec une perspective décoloniale ?
Karolyne : Tout a commencé pendant ma licence en lettres françaises à l’université (Universidade Federal Fluminense de Niterói). J’ai eu l’occasion d’y découvrir la littérature francophone du Canada, des Antilles, du Maghreb, et après cette expérience, tout a changé dans ma vie !
J’ai notamment découvert la littérature de Maryse Condé. Le premier livre que j’ai lu de cette autrice s’appelle Le cœur à rire et à pleurer et wow, je crois que ce livre a changé ma vie ! Avant cette matière de littérature francophone, j’envisageais de poursuivre mes études dans le domaine de la linguistique mais après avoir découvert la littérature des Antilles, j’ai complètement changé mon regard. J’ai alors déposé ma candidature pour devenir assistante de langue portugaise et j’ai eu la chance d’être affectée en Guadeloupe.
Cette expérience en Guadeloupe m’a poussée à développer une perspective critique de l’enseignement du FLE. Je me suis rendue compte qu’il était trop centré sur l’Europe parce que bien sûr, la majorité des personnes qui produisent les méthodes, les exercices ainsi que les activités sont européennes. Je trouvais dérangeant de ne jamais voir les départements d’Outre-mer ou alors, si ces départements apparaissaient, c’était pour parler de voyage. Comme si c’était uniquement des destinations pour le tourisme qui n’ont pas d’histoire, de peuple, de langue, etc.
Pendant que j’étais en Guadeloupe, j’ai aussi eu l’occasion de voyager en Martinique et de passer la semaine de carnaval là-bas. J’ai beaucoup aimé la Martinique, sa nature et ses paysages ! C’est donc après toutes ces expériences que j’ai commencé mon projet « frances decolonial ». Les choses se sont bien passées et puis, j’ai réussi mon concours de fonctionnaire et j’ai déménagé à Amapá.
Giselle : Concrètement, que mets-tu en place dans tes cours pour décoloniser l’apprentissage ?
Karolyne : D’abord, je demande toujours à mes élèves collégiens les pays francophones qu’ils connaissent. En général, les élèves citent la Guyane française et donc à partir de la, j’explique qu’il s’agit d’un territoire français et je parle des autres territoires (la Guadeloupe, la Martinique, etc.) avec le même statut. Je parle aussi des pays africains qui ont été colonisés par la France et de leur indépendance. J’essaie toujours d’introduire des repères historiques (par exemple, la départementalisation en 1946).
Par ailleurs, pendant toute l’année, j’organise des activités. Par exemple, en octobre qui est le mois de la langue et la culture créole, je leur ai présenté des musiques créoles. Je leur ai présenté Kassav’ parce que beaucoup de personnes ici connaissent la chanson « Zouk La Sé Sel Médikaman Nou Ni » mais ils ne savent pas forcément que c’est du créole et de la culture antillaise.
De même, pendant le mois d’août [la Journée internationale des droits des peuples autochtones est célébrée le 9 août], je leur ai présenté les cultures autochtones du Brésil et de Guyane, ainsi que l’héritage autochtone dans notre quotidien.
L’année dernière, je leur ai aussi montré le film d’animation Vanille. Ce film raconte les aventures et la quête identitaire d’une petite fille française d’origine guadeloupéenne qui va passer ses vacances en Guadeloupe. Mes élèves ont beaucoup aimé !
Enfin, j’ai organisé une activité de compréhension orale sur la chanson African Music de Jacob Desvarieux, parce qu’elle parle des musiques noires issues de plusieurs pays. Mes élèves devaient identifier les pays mentionnés par le chanteur. Puis, ça m’a permis de leur montrer que les Antillais et Antillaises ne parlent pas uniquement français mais aussi créole, afin de sortir de cette image figée qu’on a des territoires et pays francophones. C’est ça la beauté du monde et la beauté de la diversité, n’est-ce pas ?
Giselle : Est-ce que c’est difficile d’avoir une posture militante et critique dans le milieu universitaire ? Pourquoi ?
Karolyne : Je ne pense pas que ce soit dur parce que c’est un peu dans mon caractère. Tout ce que je fais est militant. Donc, quand je suis à l’université pour présenter des travaux, pour parler de mes recherches, je ne sens pas que c’est difficile mais d’un autre côté, je sais qu’il y a des personnes qui sont mal à l’aise quand on fait des critiques à la blanchité. En effet, la majorité des professeurs que j’ai eus en langue française sont blancs et au Brésil, le domaine de recherches de la littérature antillaise et guyanaise, ou même le simple fait de parler de la culture antillaise, est perçu comme élitiste. Tout le monde n’a pas les moyens d’acheter des livres en euro. Moi, j’en achète parce que je suis un peu folle et parce que ça m’intéresse énormément – j’ai même des dettes à force d’acheter des livres ! Toutefois, je crois que petit à petit l’université s’ouvre à d’autres perspectives de l’enseignement du français et de la littérature française, mais c’est vraiment à pas de fourmis !
Giselle : Tu prends également des cours de créole guadeloupéen. Peux-tu nous raconter comment se passe ton apprentissage ?
Karolyne : Oui, ça fait déjà quelques années que j’ai dû mettre de côté mon apprentissage du créole à cause de la vie, des déménagements, etc. Ça me rend un peu triste parce que j’aime beaucoup le créole. J’essaie tout de même de suivre des pages, d’écouter des chansons, de lire des choses en créole et d’avoir des livres bilingues français créole.
Giselle : As-tu des recommandations de livres à nous faire ?
Karolyne :
- Le cœur à rire et à pleurer, de Maryse Condé
- L’exil selon Julia, de Gisèle Pineau
- Ecrire en pays dominé, de Patrick Chamoiseau
- Pensées décoloniales, de Lissell Quiroz et Philippe Colin
- Une écologie décoloniale, de Malcolm Ferdinand
- Peyi an nou, de Jessica Oublié
- Kalenda, voyage musical dans le Monde Créole, de Zaf Zapha et Laura Guéry
- Historiettes des 12 territoires d’Outre-mer, de Delphine-Laure Thiri.
Giselle : Pour terminer, que peut-on te souhaiter pour la suite ?
Karolyne : J’aimerais beaucoup qu’il y ait plus de professeurs de français, que ce soit des personnes noires ou autochtones, qui ont un regard décolonial, pas seulement au Brésil mais partout dans le monde.
J’aimerais qu’il y ait un vrai combat du racisme, du machisme, des LGBTphobies, une diminution de féminicides au Brésil. J’aimerais que le combat contre toutes ces discriminations soit définitif et non palliatif, parce que jusqu’à présent, il me semble que le combat a surtout été palliatif, et ce n’est pas suffisant selon moi.
J’aimerais qu’on n’ait plus peur en tant que femmes et qu’on puisse aussi apprendre à se défendre.
Enfin, je souhaite une réelle union des personnes noires et autochtones ici au Brésil, mais aussi partout dans le monde, pour qu’on puisse lutter ensemble pour la terre et l’environnement, parce qu’il me semble que la majorité des personnes noires qui ont une réussite professionnelle et économique au Brésil sont capitalistes. Or, le capitalisme noir ne change rien !

