L’an dernier, je suis allée à l’exposition « Oser la liberté » sur l’histoire des luttes contre l’esclavage et je suis tombée sur la peinture ci-dessus qui a interpellé mon attention. Dans la description, on lit : « Les obstacles juridiques n’empêchent pas la mode des serviteurs esclaves d’origine africaine de se répandre dans l’aristocratie et la bourgeoisie négociante au 18ème siècle. Mesdemoiselles de Blois et de Nantes, filles de Louis XIV et de la marquise de Montespan, disposent d’un esclave d’agrément, que le peintre a placé au rang du chien, dont il partage la couleur, et qui sert d’accoudoir à Louise-Françoise ». Le fait d’être réduit à un objet jusqu’à devenir un accoudoir et une mode passagère me heurte et me révolte profondément dans cette phrase.
J’ai par conséquent approfondi mes recherches sur ce sujet. En effet, on entend peu parler des esclaves noirs qui étaient au service de riches bourgeois et de nobles au 18ème siècle alors même qu’un édit de Louis X, en 1315, interdisait l’esclavage sur le sol français métropolitain. Malgré cette illégalité, il était naturel dans la haute société de s’acheter, de s’échanger et d’offrir en cadeaux des personnes noires et en particulier des enfants noirs (appelés « négrillons »). Ourika, connue grâce au roman éponyme de Madame de Duras, est l’une d’entre elles mais on peut aussi citer Zamor, enfant offert en cadeau à la comtesse du Barry ; Morgan, autre enfant offert en cadeau diplomatique au ministre des affaires étrangères Chateaubriand, et bien d’autres qui apparaissent d’ailleurs dans de nombreuses peintures de l’époque aux côtés d’aristocrates blancs. Je vous renvoie à cette page Wikipédia qui recense 150 tableaux.
Plusieurs raisons expliquent cet « attrait » des familles aristocratiques parisiennes, nantaises ou bordelaises pour les esclaves noirs. Tout d’abord, ils étaient considérés comme un signe extérieur de richesse, d’où l’intérêt de les représenter dans des peintures. À l’instar d’une tasse de thé ou de café (qui était alors un produit de luxe), les personnes noires servaient d’accessoires dans ces peintures pour mieux mettre en valeur l’aisance de ces aristocrates. Leur couleur de peau, souvent délibérément assombrie, devait également mettre en valeur le teint de porcelaine des aristocrates. Ajoutons à cela l’extrême objectification, animalisation et exotisation des personnes noires. Les aristocrates, notamment les femmes, voyaient dans ces esclaves noirs des animaux de compagnie, des accessoires de mode, une recherche d’exotisme, une distraction, comme en témoignent les deux citations suivantes.
« Le singe, dont les femmes raffolaient, admis à leurs toilettes, […] a été relégué dans les antichambres. La perruche, la levrette, l’épagneul et l’angora […] ces êtres chéris ont perdu leur crédit. Les femmes ont pris de petits nègres. » (Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier, 1781).
« Pour nous délivrer de ce rendez-vous de mouches qui bourdonnent partout où s’épand quelques gouttes d’or, nous n’avions pas, comme l’amiral turc de M. Choiseul-Gouffier, un lion familier venant sentir aux mains de nos visiteurs ; mais nous avions un négrillon qui leur passait entre les jambes, les tiraillait et les interrompait dans leurs discours. Il nous avait été envoyé d’Égypte par notre hôte et ami, Mr. Drovetti. » (Le Congrès de Vérone de François-René de Chateaubriand, 1838).
On pourrait penser naïvement que ces aristocrates étaient plus bienveillants que les esclavagistes des colonies qui infligeaient toutes sortes de violences aux esclaves. Ils adoraient en effet gâter ces esclaves, les couvrir de vêtements luxueux, jouer avec eux, les regarder courir dans le salon et rire de leurs bêtises. Cependant, la vérité est toute autre à mes yeux. Toutes ces « bonnes actions » n’étaient qu’un moyen d’assouvir leur besoin de domination, de posséder quelque chose à leur guise. C’est pour cette raison que les enfants étaient particulièrement convoités. Du fait de leur âge, ils étaient probablement d’autant plus fragiles et dominables. En somme, ces personnes noires ne pouvaient rester dans leur cercle familial qu’à condition de répondre aux désirs des aristocrates blancs (les amuser, les distraire, apporter une touche d’exotisme, leur servir de faire-valoir, etc.), de ne pas prendre trop de place comme des enfants et de se conformer à leur statut d’infériorité.
Rappelons d’ailleurs qu’un faible nombre de ces esclaves a été affranchi. En 1777, Louis XVI décidait de limiter et contrôler l’arrivée massive des Noirs en France en promulguant la Déclaration pour la police des Noirs qui interdisait, sous peine d’amende, d’emmener en métropole, « aucun Noir, Mulâtre, ou autres Gens de couleur de l’un et de l’autre sexe ». Les maîtres étaient autorisés à voyager leurs esclaves, mais à leur arrivée, ces derniers étaient placés dans ce qu’on appelait un « dépôt » jusqu’à ce que les colons embarquent de nouveau pour les colonies.
Comment peut-on à la fois aimer quelqu’un et le priver de sa liberté ? Zamor, domestique de la comtesse du Barry, le dira très bien lui-même. Madame du Barry ne l’avait recueilli « que pour en faire son jouet », elle permettait « qu’on l’humiliât chez elle » et il était « sans cesse en butte aux railleries et aux insultes des familiers du château ».
Je retiens deux enseignements précieux pour le présent tirés de cette histoire sombre :
- Se méfier des effets de mode autour des personnes noires. L’histoire nous démontre que nous avons déjà été à la mode à des fins horribles. Nous revendiquons l’égalité, une réelle inclusion dans la société, et non d’être utilisés temporairement pour satisfaire je ne sais quel intérêt.
- Ne pas penser que le racisme est toujours synonyme de haine. L’histoire nous démontre encore une fois que la négrophobie peut prendre diverses formes. On peut tout à fait choyer une personne et l’objectiver en même temps.
Sources
- Article du Nouvel Obs : Zamor, Ourika et les autres : le domestique noir, filtre Instagram de l’Ancien Régime ?
- Vidéo Youtube Le « négrillon » de Versailles | Quelle histoire ! Enquête sur la toile (1/6) | ARTE
- Article de la revue Lumen : Morgan, le « négrillon » de Chateaubriand
- Wikimedia 18th-century portrait paintings with black slaves
- Podcast de France culture Être noir en France avant l’abolition de l’esclavage
- Article de artpress Noir. Entre peinture et histoire






