La Françafrique – Le système Elf #4

Elf

Malgré l’indépendance des anciennes colonies françaises d’Afrique en 1960, la France souhaite garder un accès privilégié aux matières premières stratégiques du continent, notamment aux ressources énergétiques dans un contexte où elles prennent une importance économique et géopolitique majeure. C’est pourquoi, en 1967 elle crée l’entreprise publique Elf afin d’exploiter le pétrole en Afrique.

Elf joue un rôle central dans la Françafrique, autrement dit dans le néocolonialisme à la française, en instaurant un système tentaculaire de contrôle, d’influence et de corruption des régimes africains riches en pétrole.

Ce système, ou du moins une partie de celui-ci, est révélé au grand jour lors de « l’affaire Elf », une enquête judiciaire confiée aux juges Eva Joly, Laurence Vichnievsky puis Renaud Van Ruymbeke qui débute en 1994. C’est le plus grand scandale politico-financier de la Ve République. Dans cet article, je n’ai pas la prétention de vous expliquer toute l’étendue de l’affaire, mais j’aimerais surtout mettre en lumière dans quelle mesure Elf a été un rouage essentiel de la politique néocoloniale française en Afrique.

En créant la compagnie pétrolière Elf le 27 avril 1967, le président Charles de Gaulle ambitionne de garantir à la France son indépendance énergétique. Il nomme à sa tête Pierre Guillaumat, qui a supervisé les activités pétrolières et nucléaires françaises au Sahara dans les années 1960.

Les dirigeants français convoitent, en effet, les gisements du Sahara algérien mais la nationalisation du pétrole algérien en 1971 met fin à leurs illusions. Ils reportent alors leurs espoirs sur le golfe de Guinée, où des gisements ont été identifiés, en particulier auGabon et au Congo-Brazzaville.

Un système de corruption généralisé

Pour s’implanter durablement sur le marché africain, Elf noue des liens étroits avec les dirigeants « amis » de la France. L’entreprise a en effet mis en place un ingénieux système de détournement de fonds et de corruption : les dirigeants africains touchent des commissions pour permettre à Elf d’exploiter abondamment le pétrole de leur pays. André Tarallo, directeur Afrique du groupe, puis patron des filiales Elf-Gabon et Elf-Congo, est le chef d’orchestre de ce système, grâce à ses relations avec les chefs d’État du continent. Son rôle lui vaut le surnom de « Monsieur Afrique » ou de « Foccart du pétrole ».

Le système de corruption généralisé d’Elf est décrit par les auteurs Xavier Harel et Thomas Hofnung dans l’ouvrage Le Scandale des biens mal acquis (2011). À titre d’exemple, ces circuits financiers occultes ont permis de détourner « au moins 120 millions de dollars » pour la période 1990-1993.

Les dirigeants français sont pleinement complices de ce système occulte, et en bénéficient. Les PDG d’Elf sont nommés par le Président de la République et s’assurent avec leur bénédiction que la pompe à finances continue de fonctionner. Ainsi, lorsque François Mitterrand arrive au pouvoir en 1981, il ne remet pas en cause ce système instauré sous la droite. En 1989, pour son second septennat, il place à la tête d’Elf Loïk Le Floch-Prigent, un proche du Parti socialiste. Ce dernier racontera lors du procès Elf qu’il a reçu des directives de François Mitterrand pour ne pas fermer le « robinet » et pour poursuivre ce qui avait été mis en place par le général de Gaulle. Sous la direction de Loïk Le Floch-Prigent, la corruption atteint des niveaux inégalés. Son directeur des affaires générales Alfred Sirven détourne, aux côtés d’André Tarallo, des centaines de millions de francs au profit de la classe politique française, des régimes africains « amis » et de son propre compte bancaire.

Le président gabonais, Omar Bongo, devenu richissime grâce à l’argent du pétrole, occupe une place privilégiée dans ce système françafricain. Son pays est l’un des plus importants fournisseurs de pétrole à la société Elf et Omar Bongo en tire entièrement profit. En 1975, est créée, à son initiative, la Banque française intercontinentale (FIBA) afin de gérer l’argent du pétrole de plus en plus florissant et… de mieux le détourner à des fins personnelles et politiques. La famille Bongo détient 51% de la banque et Elf, avec 40 % des actions (en 1978) et des droits de vote double, la gère. La FIBA sert donc à financer le train de vie coûteux de la famille Bongo mais permet aussi au président gabonais d’arroser la classe politique française en échange de leur soutien. Quelques cadres supérieurs d’Elf profitent aussi de la FIBA, en obtenant des prêts très avantageux pour des achats immobiliers.

1968. Omar Bongo en visite officielle en France ©DR

Un instrument d’influence et de contrôle au service de la Françafrique

Dès sa création en 1967, Elf a toujours eu pour vocation d’influencer et de contrôler la politique africaine selon les intérêts français. Cela explique pourquoi la compagnie compte en son sein des agents du SDECE, le service de renseignement français. Pierre Guillaumat, le premier PDG d’Elf, est lui-même un ancien des services secrets gaullistes.

Ces agents ont une expérience avérée dans les opérations armées clandestines en Afrique. Prenons l’exemple de Maurice Robert. Il rejoint Elf en 1973 alors que c’est un ancien membre du SDECE ayant à son actif plusieurs opérations clandestines en Afrique sous les ordres de l’Élysée. Avec lui, Elf gagne un personnage clé de la Françafrique et très proche de Jacques Foccart (autre pilier de la Françafrique, secrétaire général de l’Élysée aux affaires africaines et malgaches jusqu’en 1974).

Fort de ses réseaux françafricains, Elf intervient dans la politique des pays africains : soit pour financer une opposition fantoche, soit pour financer la campagne d’un candidat « ami » (par exemple, Paul Biya au Cameroun en 1992), soit pour financer et alimenter des guerres.

Elf joue ainsi un rôle sinistre dans la guerre civile qui éclate au Congo-Brazzaville en 1997. Cette guerre oppose le président Pascal Lissouba et sa milice, les Zoulous, à l’ancien président Denis Sassou Nguesso et sa milice, les Cobras. L’entreprise finance les deux camps avant de donner l’avantage à Denis Sassou Nguesso, qui reprend le pouvoir au terme de cette guerre.

Par son intervention, Elf a contribué à la prolongation du conflit et à la mort de milliers de personnes.


En définitive, l’histoire d’Elf illustre les logiques de l’ombre de la Françafrique : pillage, détournements de fonds, corruption, réseaux d’influence, guerres, etc.

En 2000, la société Elf fusionne avec le groupe TotalFina qui l’a rachetée, donnant naissance au groupe TotalFinaElf, qui est aujourd’hui devenu TotalEnergies. Cela a-t-il mis fin au « système Elf » pour autant ? À en croire le président Omar Bongo, interrogé en 2005 par un journaliste, la réponse est non : «  Avec Total, cela se passe comme avec Elf, rien n’a changé ».

Sources :

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