Pour une lutte antiraciste réelle : les quotas raciaux

Personnes noires à l'université

Les quotas raciaux sont l’une des formes les plus connues d’affirmative actions (actions affirmatives), qu’on appelle très maladroitement en France « discrimination positive ». Les actions affirmatives visent à corriger les inégalités structurelles de la société, par la mise en place de mesures qui promeuvent l’égalité des chances pour les membres des groupes sociaux historiquement discriminés.

Si les quotas raciaux sont considérés comme un sujet brûlant en France, ils existent depuis plusieurs années dans d’autres pays ayant un passé colonial et esclavagiste. Aujourd’hui, je m’intéresserai particulièrement au cas du Brésil, qui a approuvé en 2012 une loi instaurant des quotas sociaux et raciaux dans les universités fédérales. Pour mieux comprendre cette politique publique, j’ai lu l’essai Quotas raciaux. Pour une égalité réelle de Livia Sant’Anna Vaz. Ce livre a été un véritable coup de cœur pour moi !

© RFI/Adriana Moysés

Dans cet article, je vous expliquerai les objectifs et les impacts d’une politique de quotas en m’appuyant sur l’exemple du Brésil.

Un sujet tabou en France

En France, le sujet des quotas raciaux est particulièrement sensible car, d’une part, il touche à la question de la « race » et, d’autre part, nous avons une vision très méritocratique de la réussite.

Néanmoins, il me semble essentiel de réfléchir à des politiques publiques antiracistes efficaces. Si l’on veut s’attaquer au racisme systémique, il ne suffit pas de condamner les actes racistes individuels ; il faut aussi agir sur les mécanismes qui structurent le fonctionnement des institutions et produisent des inégalités raciales dans de nombreux domaines, tels que l’éducation, le logement et l’emploi.

Le 9 juillet dernier, Aurore Bergé, ministre déléguée à la lutte contre les discriminations, présentait en conseil des ministres un projet de loi de lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Le texte prévoit notamment une peine d’inéligibilité pour les élus reconnus coupables d’infractions racistes ou antisémites, de nouvelles obligations pour les plateformes numériques et un renforcement des sanctions pénales.

Comme le souligne très bien l’ONG Human Rights Watch, en se concentrant sur des actes individuels, « ce plan n’aborde pas la question de la nature systémique et institutionnelle du racisme en France ».

©AFP / Dimitar DILKOFF

J’aimerais que le gouvernement français prenne la question du racisme systémique à bras-le-corps et mette en œuvre des politiques de réparation des inégalités historiques, dont les quotas raciaux font partie.

Une forme de réparation historique

La procureure Livia Sant’Anna Vaz définit les quotas raciaux comme « une véritable dette historique envers le peuple noir ».

En effet, au Brésil, la race est un facteur déterminant des inégalités. Plus de la moitié de la population est noire (55%), et pourtant les personnes noires présentent les pires taux d’analphabétisme, de scolarisation, d’accès à l’emploi et de rémunération salariale. À titre d’exemple, selon le dernier recensement démographique de l’IBGE (Institut brésilien de géographie et de statistique) de 2022, le taux d’analphabétisme atteint 10,1% chez les personnes noires à peau foncée, contre 4,3% chez les personnes blanches.

Ces inégalités raciales sont le fruit de l’histoire coloniale et esclavagiste du Brésil. Pendant plusieurs siècles, les personnes noires ont été exclues du système scolaire. La Constitution impériale de 1824 interdisait aux personnes esclavagisées l’accès aux écoles publiques. L’année 1888 a marqué la fin de l’esclavage et des lois restreignant ou empêchant l’accès des personnes esclavagisées aux écoles mais aucune mesure n’a été mise en place pour étendre le droit à l’éducation. Par son inaction politique, l’État a donc transformé l’école en un outil de maintien de privilèges et de reproduction des inégalités. Cela est d’autant plus grave que le niveau d’instruction a un impact considérable sur le taux d’emploi et les revenus.

Dans ce contexte, la politique des quotas raciaux constitue une forme de réparation historique. À travers cette politique, l’État brésilien impose un plancher minimum d’inclusion afin d’atténuer les effets négatifs du racisme systémique. Il crée également les conditions de leur ascension sociale.

Cette politique repose sur le principe constitutionnel d’égalité : les pouvoirs publics interviennent pour rétablir l’égalité des chances et l’égalité des résultats, rendues impossibles à cause des formes persistantes de racisme.

Les enseignements d’une politique de quotas

Le système de quotas raciaux au Brésil a eu des effets positifs sur l’enseignement supérieur.

Premièrement, la politique des quotas raciaux a permis d’augmenter la part d’étudiants non blancs dans l’enseignement supérieur. Selon une étude de 2025 intitulée « L’impact des quotas : deux décennies d’action affirmative dans l’enseignement supérieur brésilien », les étudiants noirs, métis (« pardos ») et autochtones représentaient 52,4 % des inscrits dans les universités publiques en 2021, contre 31,5 % en 2001.

Deuxièmement, elle a contribué à transformer l’université de l’intérieur, car la présence plus forte d’étudiants non blancs a poussé à reconfigurer les programmes d’enseignement, à stimuler de nouveaux axes de recherche et à promouvoir le dialogue entre la science et les savoirs ancestraux et communautaires.

Par ailleurs, l’exemple brésilien permet de casser le mythe de la prétendue baisse de la qualité de l’éducation à cause des étudiants bénéficiant du système de quotas. Les données d’universités fédérales telles que l’UFSC, l’UFMG et l’UFRJ montrent que, bien que les bénéficiaires des quotas entrent à l’université avec des notes légèrement plus faibles à l’ENEM (Examen national de l’enseignement secondaire), cet écart disparaît au fil du cursus. Les performances académiques, mesurées par les moyennes générales semestrielles, révèlent des niveaux équivalents entre les étudiants bénéficiant des quotas et ceux qui n’en bénéficient pas.

Néanmoins, l’efficacité de la politique des quotas pourrait encore être améliorée avec certains ajustements. Encore aujourd’hui, même si les écarts se réduisent, la part des personnes blanches diplômées (25,8 %) reste largement supérieur à celle des personnes noires (11,7 % des Noirs à peau sombre et 12,3 % des Noirs à peau claire) selon le dernier recensement démographique.

La loi des quotas a d’ailleurs été révisée en 2023 en ce sens : redéfinition du critère de revenu pour inclure davantage les groupes les plus vulnérables socio-économiquement, amélioration des politiques anti-décrochage, adoption d’actions affirmatives dans les programmes de 3e cycle des universités fédérales, etc.

L’autrice Livia Sant’Anna Vaz appelle également dans son essai à lutter contre les fraudes au système de quotas (les fausses autodéclarations raciales), qui le détournent de ses objectifs initiaux, ainsi qu’à étendre les actions affirmatives à d’autres secteurs.

Pour finir, rappelons que les quotas raciaux sont un pas important vers l’égalité raciale mais ils sont loin de suffire. Ce système doit être complété par d’autres politiques publiques antiracistes. Pour en savoir plus, je vous conseille vivement de lire l’essai Quotas raciaux de Livia Sant’Anna Vaz.

Sources

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