
Quel rapport entretiens-je avec les traditions congolaises ? Quel héritage m’a-t-on transmis ? Ai-je envie d’embrasser ces traditions et de les transmettre à mon tour ?
Toutes ces questions m’ont été inspirées par ma lecture du roman Au Cœur de Mes Racines, de Marie-Claude Bekale-B’Ekomoe, que j’ai reçu en service presse. Ce roman raconte l’histoire d’Orêma, une jeune étudiante qui vivait jusque-là à l’étranger et qui revient dans son pays d’origine Sothole (pays imaginaire) à la suite du décès de sa mère. En tant qu’aînée de son clan, elle doit respecter un protocole pour la cérémonie de deuil de sa mère. Or, elle ne maîtrise que partiellement les traditions de son clan, étant donné qu’elle a déménagé à l’étranger très jeune. Ce livre nous questionne ainsi sur notre rapport aux traditions (en l’occurrence les croyances et rites ancestraux). Plusieurs personnages se sentent distants de celles-ci à cause d’une rupture de transmission ou tout simplement parce qu’ils veulent suivre un autre chemin.

À l’issue de cette lecture, j’ai donc voulu coucher sur le papier toutes les réflexions qu’elles m’a inspirées vis-à-vis des traditions.
Quelles traditions m’a-t-on transmises ?
Je pense que c’est la première question à se poser si l’on veut parler de notre relation aux traditions. En effet, les traditions renvoient à l’ensemble des pratiques, des coutumes et des croyances héritées du passé, transmises de génération en génération. Cela recouvre plein de choses : des rites, des fêtes, des cérémonies, des musiques, des danses, le port de vêtements ou de coiffures, le fait de cuisiner certains plats à des moments précis, etc. En outre, les traditions peuvent être à l’échelle d’une famille, mais aussi d’une communauté, d’une ethnie, d’une région ou encore d’un pays.
C’est pour cette raison que, pour l’instant, j’ai parlé « des traditions congolaises », et non de « mes traditions » car même en étant d’origine congolaise, je ne m’identifie pas à toutes les traditions du pays. Comme la protagoniste du roman Au Cœur de Mes Racines, je n’ai hérité que d’une partie d’entre elles.
Je pense, d’une part, qu’il est impossible de tout transmettre, surtout au vu de la richesse culturelle du Congo. D’autre part, cette rupture de transmission reflète aussi mon histoire familiale. Mes grands-parents étaient originaires de la province du Kongo Central, à l’ouest de la République démocratique du Congo. Je suis donc mukongo (du peuple Kongo). Mes grands-parents ont déménagé à Kinshasa, capitale multiculturelle, où sont nés mes parents. C’est déjà une première rupture, qui explique pourquoi mes parents n’ont pas grandi avec toutes les traditions kongo. Ensuite, mes parents se sont installés en Italie, où je suis née, puis en France. C’est une deuxième rupture puisque n’ayant pas grandi au Congo, j’ai évidemment pu moins absorber toutes les traditions locales.
De plus, avant la première rupture que j’ai évoquée, il y en a certainement une autre qu’on ne m’a pas racontée mais qu’on peut facilement imaginer : la colonisation belge. Celle-ci a sûrement coupé mes ancêtres d’une partie de leurs traditions.
Pour résumer, je ne me sens pas proche de toutes les traditions congolaises existantes, non pas tant du fait de ma volonté ou de celle de mes parents, mais du fait de mon histoire.
Faut-il renouer avec les traditions ?
Si toutes les traditions ne nous ont pas été transmises, faut-il faire l’effort d’apprendre à les connaître et les adopter ?
C’est une question qui nous est souvent posée en tant que personnes noires. Je peux la comprendre dans une certaine mesure car, comme je l’ai dit plus haut, une partie des traditions de nos ancêtres nous a été arrachée du fait de la colonisation et de l’esclavage. Renouer avec ces traditions africaines et afrodescendantes peut ainsi être une manière d’embrasser notre identité noire, que la blanchité a voulu effacer.
Je pense néanmoins que cette quête identitaire est très personnelle, et qu’elle ne représente en aucun cas une condition pour être considérée comme un ou une « vraie Noire », ni comme un ou une « vraie Africaine ». Malheureusement, je trouve que les gens sont parfois trop rapides ou durs dans leur jugement. Y compris parfois (souvent ?) notre propre famille, ce qui est encore plus délicat surtout s’il s’agit de traditions rattachées à des moments précieux de la vie comme le mariage ou le deuil. Le roman Au Ccœur de Mes Racines décrit justement les tensions et conflits qui peuvent éclater dans la famille lorsqu’on décide de rompre avec certaines traditions ou lorsqu’on les maîtrise mal. Heureusement, je n’ai jamais été confrontée à cette situation familiale.
Or, comme toute quête identitaire, renouer avec les traditions n’est pas sans embûches. Cela peut requérir de voyager, d’entreprendre des recherches historiques, d’économiser de l’argent, etc. J’ai par exemple vu passer sur les réseaux sociaux des critiques à l’encontre de la communauté congolaise qui ne porterait pas suffisamment de vêtements traditionnels lors des cérémonies. Je serais à titre personnel très heureuse d’en porter de temps en temps, mais ce n’est pas du tout accessible, alors que beaucoup de critiques laissent entendre que ce ne serait qu’une question de volonté ou d’assumer son identité. Rappelons également que la transmission orale occupe une grande place dans les cultures africaines et afrodescendantes. Tout le monde n’a pas dans son entourage quelqu’un vers qui se tourner pour accéder à cette mémoire collective et poser les bonnes questions.
Deuxièmement, il est très subjectif, selon moi, d’utiliser quelques traditions comme un baromètre de l’identité noire et/ou africaine. Les traditions se perdent et se renouvellent au fil des générations, de nouvelles font leur apparition, tandis que d’autres sont introduites de l’extérieur, parfois de manière violente. Je pense par exemple au wax, un tissu qui a été introduit en Afrique pendant la colonisation mais qui est aujourd’hui largement utilisé de façon traditionnelle. Sur quelles traditions devrait-on alors se baser pour juger qui est réellement Noir.e ou Africain.e ? La réponse à cette question sera forcément subjective et arbitraire. L’identité noire et/ou africaine est bien trop complexe pour la réduire à quelques traditions.

En définitive, je pense qu’il ne devrait y avoir aucune obligation de renouer avec les traditions africaines ou afrodescendantes qui ne nous ont pas été transmises. D’autant plus qu’il est important selon moi de garder son esprit critique. Ce n’est pas parce que certaines pratiques ou coutumes sont ancestrales qu’il est bon de les perpétuer, et nous détacher de certaines d’entre elles ne nous rendra pas moins Africains et Africaines.
Pour ma part, j’aimerais au moins connaître davantage les traditions kongo et plus largement congolaises, à travers des livres, des récits ou même le voyage. Ce serait pour moi une manière de mieux connaître mes racines, mais cela ne signifie pas que j’aurai envie de tout adopter. Je suis en réalité très contente de l’héritage congolais qu’on m’a transmis et des autres traditions européennes avec lesquelles j’ai grandi ici. Ils sont tout simplement le reflet de mon histoire.
Ai-je envie de transmettre mes traditions ?
Après avoir lu le roman Au Cœur de Mes Racines, j’ai discuté avec l’autrice Marie-Claude Bekale-B’Ekomoe sur les raisons qui l’ont poussée à écrire sur les traditions. Elle m’a raconté que c’est la maternité qui l’a amenée à s’interroger sur les traditions gabonaises qu’elle avait héritées et qu’elle voulait transmettre à ses enfants. J’ai trouvé cela très intéressant car la question de la transmission est intimement liée à celle des traditions. Par définition, si les traditions ne se transmettent pas, elles meurent. Comme je l’ai expliqué plus haut, ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Cependant, je trouve particulièrement beau de décider en son âme et conscience de transmettre des traditions, que ce soit à ses enfants, à son conjoint ou sa conjointe, ou à d’autres proches. Ce ne sont pas seulement des coutumes et des pratiques, mais aussi des souvenirs, des moments de partage et des valeurs. Je trouve aussi très beau de créer de nouvelles traditions avec la famille qu’on a construite.
En tant que grande gourmande, les traditions que j’ai le plus à cœur de transmettre sont celles liées à la gastronomie ! J’adore expérimenter de nouveaux plats issus de différentes cultures, mais je ne pourrai jamais me passer de la cuisine congolaise. Je suis émerveillée par le caractère ancestral de cette cuisine, qui se manifeste aussi bien dans ses techniques que dans ses outils, même si de nombreuses innovations modernes sont venues transformer les pratiques, comme l’utilisation du mixeur qui remplace souvent le mortier et le pilon. J’aimerais préserver une part de cette ancestralité dans mon futur foyer, quitte à passer un peu plus de temps en cuisine !
Un grand merci, encore, une fois, à Marie-Claude Bekale-B’Ekomoe pour avoir inspiré ces belles réflexions !







Laisser un commentaire