
À partir de 1960, la France octroie l’indépendance à ses anciennes colonies africaines. Elle continue pour autant de perpétuer sa domination sur le continent sous une forme néocoloniale : la Françafrique.
Or, l’État français ne peut pas tout se permettre. Préserver ses intérêts sur le continent africain implique souvent de mettre en place des opérations illégales et criminelles, qu’il ne peut assumer au grand jour. C’est à ce moment qu’entrent en scène les mercenaires.
Ces mercenaires sont des combattants privés, souvent des anciens officiers et sous-officiers de l’armée française, qui interviennent dans des opérations clandestines en Afrique, orchestrées par le pouvoir français. Ces hommes n’existent pas officiellement pour la République française qui nie avoir connaissance de leurs agissements mais pourtant, ils sont au cœur de ce système néocolonial qu’elle est en train de bâtir.
À l’origine du mercenariat français en Afrique
En 1960, le président de la République Charles de Gaulle nomme Jacques Foccart secrétaire général aux affaires africaines et malgaches, avec pour mission de préserver les intérêts français dans les anciennes colonies. Foccart dispose de sérieux atouts pour remplir ce rôle. Ancien officier de la France libre, il a une forte culture du renseignement et de la clandestinité, et possède une incroyable toile de réseaux qu’il peut mobiliser en fonction des besoins. Foccart peut en outre compter sur le SDECE (service de renseignement extérieur français) et en particulier sur son chef du secteur Afrique, Maurice Robert, qui est lui aussi un ancien officier de la France libre.
Réunis par leur anticommunisme, le binôme Foccart et Robert recrute, à travers des relais, des mercenaires sur le continent africain pour contrer les mouvements hostiles à l’influence française, assimilés à une menace communiste globale dans un contexte de guerre froide.
Ces mercenaires ne reçoivent aucun ordre écrit, aucun document officiel, rien qui puisse les relier au pouvoir français. Si l’opération tourne mal, les mercenaires devront assumer avoir pris une initiative personnelle. C’est ce qu’on appelle la doctrine du « feu orange ». L’historien Jean-Pierre Bat qualifie cette doctrine d’« illégalisme d’État ».
Quel est le profil de ces mercenaires qui s’aventurent dans des opérations clandestines ? Ils ont en général pour point commun d’être des anticommunistes, des partisans de l’Algérie française et des vétérans des guerres coloniales en Indochine et en Algérie. Ils en tirent une connaissance fine des méthodes de guerre contre-révolutionnaire (dite également contre-insurrectionnelle). Ces méthodes employées pendant les guerres d’Indochine (1946-1954) et d’Algérie (1954-1962) comprennent entre autres le renseignement et l’identification des réseaux insurgés, le contrôle des populations, l’action psychologique et la propagande. Les mercenaires comptent réutiliser ces méthodes de guerre contre « l’avancée du communisme » en Afrique.
Pour l’Elysée, le recours à ces mercenaires présente un double avantage : d’une part éloigner de la France des dangereux partisans de l’Algérie française, et d’autre part mettre leurs compétences au service de la politique française en Afrique.
Les mercenaires français au Katanga

La première expérience de mercenariat françafricain a lieu en République du Congo, ancienne colonie belge qui accède à l’indépendance le 30 juin 1960.
Deux semaines seulement après cette indépendance, le Katanga, riche province minière du pays, fait sécession, sous l’impulsion du leader politique Moïse Tshombé avec l’aide considérable de l’entreprise belge l’Union minière du Haut Katanga. La province sécessionniste cherche alors à recruter des mercenaires expérimentés pour former son armée.
Pour l’Elysée, le soutien à l’État du Katanga constitue une belle opportunité d’étendre sa sphère d’influence, de mettre la main sur les ressources minières de la province et d’enrayer la menace communiste en Afrique centrale. Ainsi, à la demande officieuse du gouvernement, quelques mercenaires français acceptent de faire partie de l’armée katangaise. Ils mènent notamment les deux batailles d’Élisabethville en septembre et en décembre 1961 contre les Casques bleus de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui tentent de mettre fin à la sécession du Katanga.
Deux hommes encadrent successivement les mercenaires français au Katanga : le colonel Roger Trinquier puis le commandant Roger Faulques. Ils se sont tous deux fait connaître lors des guerres d’Indochine et d’Algérie, et sont des spécialistes de la lutte contre-insurrectionnelle.
Bob Denard, le plus célèbre des mercenaires français

Parmi les soldats français au Katanga, on trouve un fameux Robert alias « Bob » Denard, qui est aujourd’hui considéré comme le plus célèbre des mercenaires français.
C’est à partir de son expérience au Katanga que Bob Denard devient une pièce centrale de la politique française en Afrique. Il se rapproche des réseaux de la Françafrique et commence une collaboration officieuse avec les services secrets français en 1962.
Dès lors, Bob Denard démultiplie ses activités mercenariales. Il participe à de nombreuses opérations clandestines de l’Elysée, dont des coups d’État, par exemple au Biafra en Nigéria, en Angola ou encore au Bénin. Il se met par ailleurs au service de la protection d’Omar Bongo, président gabonais « ami de la France », au sein de sa Garde présidentielle.
Dans les années 1970, Bob Denard inaugure au sein des réseaux françafricains un nouveau modèle mercenarial fondé sur les sociétés de sécurité privée. Cette formule permet aux mercenaires de mutualiser leurs moyens, de privatiser leurs activités et de bénéficier d’un cadre d’action plus stable. La Société gabonaise de services (SGS), entreprise de sécurité privée, est ainsi créée en 1972. Bob Denard, Omar Bongo ainsi que plusieurs figures importantes de la Françafrique, dont Maurice Robert, Maurice Delaunay et Pierre Debizet, en sont indirectement actionnaires.
Dans les années 1970, Bob Denard marque également les esprits par l’influence démesurée qu’il exerce dans la vie politique des Comores. Seulement un mois après l’indépendance de ce pays, il participe, avec l’aval de Paris, à un coup d’État le 3 août 1975 fomenté par le chef de l’opposition de gauche Ali Soilih pour renverser le président en place Ahmed Abdallah Abderamane. Pour les Comores, cette date marque le début d’une longue période de déstabilisation politique. Entre 1975 et 2001, elles essuient une vingtaine de coups de force, réussis ou non, souvent perpétrés par l’équipe de mercenaires de Bob Denard.
Aux Comores, Bob Denard et ses mercenaires intègrent les hautes sphères du pouvoir, en fondant leur service de sécurité présidentielle qui prend le nom de Garde présidentielle (comme au Gabon). Bob Denard est même surnommé le « vice-roi » des Comores.
La fin du mercenariat franco-africain ?
Dans les années 1990 et 2000, Bob Denard est finalement jugé pour une partie de ses crimes lors de trois procès (pour le coup d’État manqué au Bénin en 1977, l’assassinat du président des Comores en 1989 et le coup d’État manqué aux Comores en 1995). Il est condamné à cinq ans de prison avec sursis.
En 2003, le gouvernement marque une rupture officielle avec cet illégalisme d’État par l’adoption d’une loi réprimant le mercenariat. Cette loi fait suite à la Convention internationale contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction de mercenaires adoptée par l’ONU en 1989. En outre, avec la fin de la guerre froide, le mercenariat perd de sa légitimité politique.
Toutefois, le mercenariat ne disparaît pas brutalement mais se transforme : le secteur se professionnalise, avec la montée en puissance des entreprises militaires privées anglo-saxonnes qui étendent leur influence sur le continent africain.
Sources :
- Jean-Pierre Bat, La fabrique des barbouzes. Histoire des réseaux Foccart en Afrique, Nouveau Monde Editions, 2017.
- Jean-Pierre Bat, « La garde présidentielle de Bob Denard. Un mercenariat à la française (1961-1989) ? », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 141, janvier-mars 2019, p. 143-157.
- Thomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Thomas Deltombe, Benoît Collombat (dir.), L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique, Points, 2023
- Pierre Caminade, Comores-Mayotte : une histoire néocoloniale, Agone, 2010
- Maurin Picard, Katanga ! La guerre oubliée de la Françafrique contre l’ONU, Perrin, 2024.
- Article d’Afrique XXI : Au Katanga, les manigances oubliées de la Françafrique
- Podcast « Bob Denard et les Affreux : les mercenaires de la Françafrique » sur RFI
- Podcast « La Françafrique au Katanga, les coulisses d’une guerre méconnue » sur RFI







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